janvier 2026
Les temps de l’urbanisme 2
Du temporaire au pérenne
La construction du problème public
de l’accès à l’immobilier abordable
des acteurs de l’économie
sociale et solidaire
Fanny Cottet
Université Gustave Eiffel | UMR Géographie-cités, Paris 1 et Lab’Urba
Du temporaire au pérenne
La construction du problème public
de l’accès à l’immobilier abordable
des acteurs de l’économie
sociale et solidaire
Du temporaire au pérenne : la construction du problème public de l’accès à l’immobilier abordable des acteurs de l’économie sociale et solidaire,
Riurba no
19, janvier 2026.
URL : https://www.riurba.review/article/19-temps/perenne/
Article publié le 1er sept. 2026
- Abstract
- Résumé
From temporary to sustainable. Construction of the public issue of access to affordable housing by actors in the social and solidarity economy
This article examines the construction of the public problem of access to affordable business real estate for actors in the social and solidarity economy (SSE). It highlights the evolution of discourse around temporary urbanism towards a focus on the perpetuation of these places, and actors involved in this process. The first stage of problem definition reveals transformations within temporary urbanism networks, now structured as solidarity real estate landlords, as well as exchanges occurring during restricted events involving SSE and third-place networks. The paper shows that the issues are co-constructed simultaneously through discrete and institutional arenas. The second stage highlights mechanisms of diffusion and mediation of the problem to the general public through various channels, pointing to an advanced construction of the public problem without its formal inclusion on the political agenda.
Cet article analyse la construction du problème public de l’accès à l’immobilier d’activité abordable pour les acteurs de l’économie sociale et solidaire (ESS). Il met en lumière l’évolution des discours autour de l’urbanisme temporaire vers des logiques de pérennisation ainsi que les acteurs impliqués dans ce processus. La première étape de définition révèle des évolutions dans les réseaux de l’urbanisme temporaire, désormais structurés en foncières solidaires, et les échanges lors d’événements restreints avec les réseaux de l’ESS et de tiers-lieux. Le texte présente la coconstruction des enjeux par des arènes discrètes et institutionnelles, de manière simultanée. La seconde étape révèle des mécanismes de diffusion et de médiatisation du problème au grand public et par divers canaux, soulignant une construction avancée du problème public sans inscription formelle à l’agenda politique.
post->ID de l’article : 6860 • Résumé en_US : 6896 • Résumé fr_FR : 6893 • Sous-titre[0] : L
Introduction
Les occupations temporaires, initialement perçues comme une réponse pragmatique à la vacance immobilière et foncière, se sont révélées être des lieux d’accueil importants pour une diversité d’acteurs, notamment ceux de l’économie sociale et solidaire (ESS) grâce à la mise à disposition d’espaces de travail à des tarifs très abordables. D’autres initiatives sont venues compléter le panorama de ces projets, celles de l’urbanisme transitoire, dont les acteurs professionnels revendiquent les bénéfices en mettant en avant la transformation des pratiques professionnelles dans une logique d’expérimentation des usages futurs d’un projet urbain. Si l’urbanisme temporaire, employé ici dans une perspective englobante, a été progressivement mis en lumière puis institutionnalisé, de nombreux acteurs soulèvent diverses critiques à l’encontre de ces projets, dont le sujet principal n’est autre que le temps. En effet, si le temps court est, d’une part, le creuset de nombreuses expérimentations et source d’un déploiement d’initiatives foisonnantes dans le cadre de projets urbains, il est, d’autre part, le sujet de nombreuses critiques car synonyme de précarité pour les acteurs professionnels à l’initiative de ces projets ainsi que pour les acteurs de l’ESS dont les activités sont hébergées dans ces lieux temporaires. Il est alors possible de souligner l’émergence de discours divergents et critiques envers l’urbanisme temporaire ainsi que des évolutions dans les discours portés par les professionnels historiques de cette pratique. Ainsi, les acteurs de cet urbanisme temporaire semblent avoir modifié leur discours, passant de la valorisation de l’éphémère à celui d’un accès pérenne à des locaux d’activités abordables pour l’ESS.
Cet article propose d’analyser cette évolution discursive dont le « temps » est le sujet central, en examinant les étapes, les acteurs et les stratégies qui ont permis de transformer une pratique urbaine en une revendication politique visant à sécuriser l’ancrage territorial des initiatives de l’ESS. Nous proposons dans cet article d’analyser ces évolutions au prisme de la littérature portant sur la construction des problèmes publics et de leur mise à l’agenda politique, afin de mettre en lumière l’évolution de l’urbanisme temporaire vers des enjeux de pérennisation de ces initiatives. Cet article aborde ainsi les réseaux et acteurs qui se structurent et donnent corps au problème public. Il s’agit ainsi de reconstruire à postériori les étapes de l’identification de ce problème public et de sa reconnaissance en tant que tel. Nous analysons ainsi le travail opéré par les différents réseaux d’acteurs et comment, par la mise en place d’événements, ils construisent des « arènes » à la fois « institutionnelles » (Hassenteufel, 2010[1]Hassenteufel P. (2010). « Les processus de mise sur agenda : sélection et construction des problèmes publics ». Informations sociales, n° 157(1), p. 50‑58. [En ligne] ; Gilbert et Henry, 2012[2]Gilbert C, Henry E. (2012). « La définition des problèmes publics : entre publicité et discrétion ». Revue française de sociologie, n° 53(1), p. 35‑59. [En ligne]), rassemblant notamment les acteurs de la politique publique, et « discrètes » (ibid.), relevant de réseaux professionnels divers en cours de construction. Ces arènes d’acteurs mobilisent par ailleurs différents outils pour définir et nommer le problème public, mais aussi pour le diffuser auprès d’autres arènes d’acteurs.
Cadre théorique et méthodologique
Urbanisme temporaire, tiers-lieux et ESS :
les difficultés d’un croisement théorique
Le processus de construction d’un problème public de l’accès à l’immobilier abordable prend ses racines au sein de différents réseaux, composés à la fois des professionnels de l’urbanisme temporaire, de ceux de l’ESS ou encore des acteurs des tiers-lieux. Il s’agit ici de souligner les liens entre ces différents réseaux, encore peu identifiés dans les travaux dans la recherche urbaine (Cottet et de Mil, 2025[3]Cottet F, de Mil C. (2025). « Le Tiers-lieu, espace fabricant de l’urbain », dans Gauthier C, Seillier R (dir.), Panorama de la recherche sur les tiers-lieux en France, (vol. Cahiers de recherche de l’Observatoire des Tiers-Lieux), p. 289‑304). Carignan-de-Bordeaux, Le Bord de L’eau. [En ligne).
De nombreux travaux scientifiques ont analysé les projets et acteurs de l’urbanisme transitoire et des occupations temporaires. Si certains de ces projets sont temporaires, au sens d’éphémères, et exploitent la vacance immobilière et foncière (Janin et Andres, 2008[4]Janin C, Andres L. (2008). « Les friches : espaces en marge ou marges de manœuvre pour l’aménagement des territoires ? », Annales de géographie, n° 663, p. 62‑81. [En ligne) – qualifiés alors « d’occupations temporaires » – (Baillargeon et Diaz, 2020[5]Baillargeon T, Diaz J. (2020). « L’urbanisme transitoire à Montréal : entre innovation et préservation ». Revue Organisations & territoires, n° 29(2), p. 25‑39. [En ligne ; Mallet et al., 2023[6]Mallet S, Mège A, Fleury A. (2023). « Le temporaire comme instrument de la fabrique urbaine ». Riurba, n° 14.), d’autres ont vocation à préfigurer, tester les usages d’un projet urbain en cours dans une perspective de transformation de l’urbain et des pratiques professionnelles (Pinard, 2021[7]Pinard J. (2021). « L’urbanisme transitoire, entre renouvellement des modalités de fabrique de la ville et évolution de ses acteurs. Une immersion ethnographique au sein de SNCF Immobilier ». Thèse de doctorat, Université Paris-Est. [En ligne ; Gauthier et al., 2022[8]Gauthier C, Pech P, Raymond R. (2022). « La dimension transitoire et d’expérimentation des tiers-lieux : des trajectoires individuelles à l’essaimage de pratiquess ». Développement durable et territoires. Économie, géographie, politique, droit, sociologie, n° 13(1). [En ligne ; De Mil et Le Mouel, 2023[9]De Mil C, Le Mouel C. (2023). « L’hôtel Pasteur à Rennes. Une expérience d’urbanisme transitoires ». Gradhiva. Revue d’anthropologie et d’histoire des arts, n° 35, p. 90‑111. [En ligne). En ce sens, il est possible de faire la différence entre des projets d’occupation temporaire et des projets relevant d’un urbanisme transitoire grâce au but poursuivi lors de leur mise en place. Toutefois, dans les deux cas, ces projets permettent de mettre à disposition des locaux à des tarifs abordables. Afin de rassembler l’ensemble de ces projets et pratiques urbaines, nous employons le terme d’ « urbanisme temporaire » dans une perspective englobante. Le développement de ces projets et pratiques urbanistiques – depuis les années 2010 dans la métropole parisienne et au sein d’autres villes (Mallet et Mège, 2022[10]Mallet S, Mège A. (2022). « Les tiers-lieux, entre militantisme, logiques marchandes et stratégies d’aménagement ». Métropolitiques. [En ligne ; Dumont et Groux, 2024[11]Dumont M, Groux A. (2024). Comment le temporaire réinvente-t-il la gestion urbaine dans la fabrique de la ville ordinaire ? Penser et agir avec le temps en urbanisme : quelles évolutions ? Voir les citations de communications dans le cadre de colloques.) – a mis en évidence l’existence d’une demande immobilière jusqu’à présent peu identifiée et permis d’établir le constat d’une inaccessibilité grandissante des marchés immobiliers. Ces marchés d’entreprise sont devenus inabordables pour une grande diversité de structures désormais cantonnées à trouver leur place au sein d’occupations temporaires (autorisées via des conventions d’occupations précaires (COP), ou des baux dérogatoires aux baux commerciaux), faute de moyens financiers suffisants pour payer un loyer. Le développement de cet urbanisme temporaire a été rendu possible grâce à la professionnalisation d’acteurs, initialement issus de la société civile, de collectifs ou encore de structures de l’ESS (Pinard et Morteau, 2019[12]Pinard J, Morteau H. (2019). « Professionnels de l’occupation temporaire, nouveaux acteurs de la fabrique de la ville ? Du renouvellement des méthodes en urbanisme à l’émergence de nouveaux métiers ». Riurba, n° 8.). Ces professionnels, tantôt urbanistes, architectes, artistes – par exemple, Plateau Urbain, Yes We Camp, le Collectif Mu, Le 6B, Soukmachines, La Belle Friche ou encore Intermède – se sont progressivement installés dans le paysage de l’urbanisme temporaire comme des « gestionnaires » (ibid.), c’est-à-dire des intermédiaires permettant l’ouverture, la gestion et l’animation d’un lieu, faisant ainsi le lien entre propriétaires et structures locataires de ces espaces.
En parallèle de ces projets d’urbanisme temporaire, des foncières solidaires se constituent depuis la fin des années 2010 pour pérenniser des réponses à la précarité immobilière. Issues du champ de l’ESS, elles achètent, rénovent et mettent à disposition des locaux à loyers maîtrisés pour d’autres acteurs de cette économie. Il est intéressant de noter que certaines de ces foncières sont directement nées de l’implication d’acteurs professionnels identifiés comme appartenant au champ de l’urbanisme temporaire. Il s’agit de la foncière Base Commune, créée par Plateau Urbain aux côtés du Sens de la Ville, et de la foncière La Main fondée par les membres du lieu culturel Mains d’Œuvres, également souvent cités dans les projets d’urbanisme temporaire. Ce réseau informel de foncières solidaires est appelé « On met en commun » (OMEC). Il regroupe six foncières solidaires, Base Commune, Villages Vivants, Bellevilles et Bien Commun depuis sa création en 2019, ainsi que La Main et La Foncière Solidaire Nouvelle-Aquitaine, depuis 2021. D’autres foncières ont également rejoint le réseau en juin 2024, notamment ETIC, et la SCIC L’Arban. Bien que ces foncières travaillent sur des territoires différents, elles se retrouvent pour échanger sur des problématiques communes, et cherchent à répondre aux difficultés immobilières rencontrées par les acteurs de l’ESS, mais aussi à accompagner des collectifs à se structurer en tiers-lieux et à pérenniser leurs locaux.
À bien des égards, les caractéristiques des lieux de l’urbanisme temporaire – un espace libre d’appropriations, un potentiel collectif gestionnaire, ainsi que le développement d’initiatives issues de l’économie sociale et solidaire (notamment via l’hébergement d’activités économiques ou de personnes) – sont similaires à celles de tiers-lieux (Gauthier et al., 2022[13]Op. cit. ; Tehel, 2024[14]Tehel A. (2024). « ”C’est le bâtiment qui dicte vers où on va”. Faire parler les lieux d’urbanisme transitoire ». Approches Théoriques en Information-Communication (ATIC), n° 8(1), p. 145‑161. [En ligne ; Cottet et de Mil, 2025[15]Op. cit.) sans que ces deux ensembles de littératures ne soient toujours associés. Le terme « tiers-lieu » est désormais communément reconnu comme étant la concrétisation linguistique des idées développées par le sociologue Ray Oldenburg, à la fin des années 1980. Critiquant l’urbanisme monofonctionnel des villes aux États-Unis, Oldenburg (1989[16]Oldenburg R. (1989). The great good place: cafés, coffee shops, community centers, beauty parlors, general stores, bars, hangouts, and how they get you through the day, New York, Paragon House. ; Burret, 2023[17]Burret A. (2023). Nos tiers-lieux : défendre les lieux de sociabilité du quotidien, Roubaix, Fyp éditions.) fait le constat d’une perte de lieux de sociabilité qui ne relèveraient ni de la sphère privée (first place, la maison) ni de la sphère professionnelle (second place, les lieux du travail). Ce terme est désormais utilisé pour qualifier une grande diversité de lieux qui se sont fortement développés en France depuis plusieurs années, mais qui adoptent la terminologie « tiers-lieux » depuis les années 2010. Lieux culturels, friches culturelles, fablabs, lieux alternatifs, occupations temporaires, autant d’appellations qui peuvent entrer dans cette catégorie floue du « tiers-lieu ». Le « tiers-lieu » est ici entendu comme l’association, d’une part, d’un espace physique, un lieu aux contours définis, d’autre part, d’une communauté d’acteurs, professionnels et citoyens, motivée par un projet sociopolitique commun et qui développe différents usages permettant d’alimenter un modèle socioéconomique fondé sur l’hybridité des ressources. Les tiers-lieux font l’objet d’une politique publique nationale depuis 2020, coordonnée par l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT). Cette politique est issue du rapport « Mission Coworking », commandé en 2018 à Patrick Levy-Waitz et la fondation « Travailler Autrement[18]« Mission Coworking » remise en septembre 2018 à Julien Denormandie, secrétaire d’État auprès du ministre de la Cohésion des territoires. ». Ce rapport recensait 1 800 tiers-lieux sur le territoire et a conduit à la création de l’association de préfiguration « France Tiers-Lieux » en 2019 pour accompagner l’ANCT dans la mise en place d’une politique publique dédiée. L’association de préfiguration France Tiers-Lieux est intervenue de 2019 à 2021 avant de se scinder en deux entités en 2021 : un groupement d’intérêt public (GIP) créé pour coordonner la politique publique (rassemblant quatre ministères et l’ANCT) et l’Association nationale des tiers-lieux (ANTL) fondée pour fédérer les initiatives et les réseaux régionaux de tiers-lieux. À l’initiative d’acteurs des tiers-lieux, une dizaine de groupes de travail se sont formés pour contribuer au développement de la politique publique nationale des tiers-lieux. Dans ce cadre, les problématiques foncières et immobilières ont été identifiées comme un enjeu de plus en plus important, dans la mesure où 47 % des tiers-lieux ne disposent que d’une convention précaire de moins de 4 ans[19]Selon le recensement réalisé par le GIP France Tiers-Lieux et son observatoire en 2023.. Ainsi, un groupe de travail (GT) « foncier » a été fondé en 2021 et se réunit mensuellement avec diverses missions définies par ses membres, telles que le partage de connaissances, la diffusion de bonnes pratiques, l’établissement d’une feuille de route et l’organisation de séminaires professionnels afin de partager et diffuser les difficultés liées à l’immobilier rencontrées par les tiers-lieux.
Ces difficultés d’accès à l’immobilier sont également rencontrées par une grande diversité de structures économiques, notamment celles de l’ESS. Si des travaux ont souligné les difficultés d’accès et du maintien des activités productives et artisanales (Gillio et Duvillard, 2020[20]Gillio N, Duvillard S. (2020). « I. L’action foncière et le maintien des activités productives sur les territoires des métropoles », dans Prospective et co-construction des territoires au XXIe siècle, Paris, Hermann, p. 199‑212. [En ligne ; Ferchaud et al., 2024[21]Ferchaud F, Blein A, Idt J, et al. (2024). Aménager la ville productive, Paris, Presses des Mines.), ceux mentionnant celles rencontrées par les structures de l’ESS sont peu nombreux (Eynaud et Laurent, 2017[22]Eynaud P, Laurent A. (2017). « Articuler communs et économie solidaire : une question de gouvernance ? », RECMA, n° 345, p. 27‑41. [En ligne). Cela peut s’expliquer par l’hétérogénéité des acteurs qui composent cette économie, dans la mesure où l’économie sociale et solidaire ne se borne pas à un secteur d’activités dédié mais correspond à un « mode d’entreprendre » pouvant toucher l’ensemble des secteurs économiques de la société : l’action sociale, la culture, les arts et spectacles, la santé, le sport, l’hébergement et la restauration, le secteur des banques et assurances, l’agriculture[23]Définition tirée de la loi Hamon n° 2014-856 du 31 juillet 2014 relative à l’économie sociale et solidaire.. Ainsi, représentant plus de 11 % du produit intérieur brut (PIB) et 14 % de l’emploi privé (Observatoire national de l’ESS et al., 2020[24]Observatoire national de l’ESS, Demoustier D, Draperi JF, Richez-Battesti N, Petrella F. (2020). Atlas commenté de l’économie sociale et solidaire. ESS France, chambre française de l’économie sociale et solidaire, Paris, Dalloz Juris éditions.), l’ESS se compose d’associations, de coopératives, de mutuelles, de fondations, d’entreprises disposant de l’agrément ESUS[25]Entreprise solidaire d’utilité sociale., et est régie par un principe d’organisation démocratique décorrélée du poids de l’actionnariat. L’ESS prend racine dans les courants mutualistes et associationnistes du XIXe siècle (Laville, 2022[26]Laville JL. (2022). « 9. Associationnisme et solidarité : de l’histoire à l’actualité », dans Combes J, Lasnier B, Laville JL, L’économie solidaire en mouvement,). Toulouse, Érès, p. 57‑61. [En ligne). Divers réseaux d’acteurs se structurent ainsi dès les années 1980 (Lasnier, 2022[27]Lasnier B. (2022). « 4. De l’émergence des entreprises alternatives à l’économie solidaire », dans Laville JL, Combes J, Lasnier B, L’économie solidaire en mouvement, op. cit.), et des chercheurs ont montré la grande diversité des courants et des « histoires plurielles » (Duverger, 2016[28]Duverger T. (2016). L’économie sociale et solidaire : une histoire de la société civile en France et en Europe de 1968 à nos jours, Carignan-de-Bordeaux, Le Bord de l’eau. ; Rodet, 2019[29]Rodet D. (2019). « L’économie sociale et solidaire : une réalité composite issue d’histoires plurielles », Informations sociales, n° 199(1), p. 14‑25. [En ligne) qui font aujourd’hui l’ESS. L’ESS fait l’objet d’une politique publique depuis 2014, disposant d’instances de représentations des réseaux régionaux de l’ESS appelés les chambres régionales de l’ESS (CRESS).
Cette partie a ainsi permis de poser le décor des différentes arènes d’acteurs dans lesquelles émerge un problème d’accès à l’immobilier et au foncier. Au-delà d’une analyse plus classiquement mobilisée de l’institutionnalisation des pratiques et des acteurs de l’urbanisme temporaire, de l’ESS ou encore des tiers-lieux (Colomes et Caire, 2020[30]Colomes J, Caire G. (2020). « Vers une institutionnalisation de la co-construction des politiques publiques en économie sociale et solidaire ? », Revue d’économie régionale urbaine, n° 5, p. 887‑908. [En ligne ; Liefooghe, 2025[31]Liefooghe C. (2025). « Tiers-lieux et action publique : renouvellement, récupération ou institutionnalisation ? », dans Gauthier C, Seillier R, Panorama de la recherche sur les tiers-lieux en France, Carignan-de-Bordeaux, Le Bord de l’eau, vol. 1, p. 213‑219.), il s’agit de mobiliser la littérature sur la construction des problèmes publics afin de mettre en lumière des processus de construction d’un problème public commun à ces différentes arènes.
L’accès à l’immobilier abordable
au prisme de la littérature
sur la construction des problèmes publics
Afin d’analyser les évolutions de discours adoptés par les acteurs de l’urbanisme temporaire, ainsi que la position des acteurs de l’ESS hébergés dans ces projets, un cadre théorique centré sur la construction des problèmes publics et leur mise à l’agenda politique est mobilisé. Les travaux concernant la mise à l’agenda politique, en anglais « agenda setting », sont assez anciens et foisonnants. Celle-ci peut être définie comme « l’ensemble des problèmes faisant l’objet d’un traitement, sous quelque forme que ce soit, de la part des autorités publiques et donc susceptibles de faire l’objet d’une ou plusieurs décisions » (Garraud, 1990, p. 27[32]Garraud P. (1990). Politiques nationales : élaboration de l’agenda, L’Année sociologique, n° 40, p. 17‑41. [En ligne). Pour qu’un sujet puisse faire l’objet d’une mise à l’agenda politique, il faut qu’il ait au préalable été défini comme un « problème ». Le « problème » suit un processus de définition et de médiatisation afin de le rendre appropriable par une grande diversité d’acteurs, en vue de son inscription à l’agenda politique. Cet article ne présente que le processus de construction d’un problème public autour de l’immobilier abordable pour les acteurs de l’ESS, sa mise à l’agenda politique n’étant encore que partielle et à ses débuts.
S’il existe plusieurs modèles explicatifs, une forme de consensus sur les grandes étapes de la construction des problèmes publics semble être établie dans la littérature. La première étape consiste à définir finement le problème. La seconde étape permet de le rendre appropriable par les acteurs (mécanismes de mobilisation). La troisième phase correspond aux processus de « publicisation » et de « médiatisation » auprès de la société civile et des institutions pour sa prise en compte dans les politiques publiques. L’ensemble de ces étapes et les acteurs qui travaillent à la construction du problème constituent ce que Kingdon (1984[33]Kingdon JW. (1984). Agendas, alternatives, and public policies, Colchester, TBS The Book Service Ltd.) nomme la « carrière » du problème. Kingdon souligne bien que ce terme permet de complexifier une simple approche linéaire de la construction des problèmes publics, dont chacun présente une « carrière » ou une trajectoire spécifique. Ainsi, un problème public n’existe pas en soi, mais relève d’un processus de construction (Becker, 1966[34]Becker HS. (1966). Social problems: A modern approach, Chichester, John Wiley&Sons Inc. ; Neveu, 1999[35]Neveu E. (1999). « L’approche constructiviste des “problèmes publics”. Un aperçu des travaux anglo-saxons », Études de communication, langages, information, médiations, n° 22, p. 41‑58. [En ligne, 2022[36]Neveu E. (2022). Sociologie politique des problèmes publics, 2e édition, Paris, Armand Colin.). Il est un construit social, résultant d’une mobilisation d’acteurs qui participent à son identification et sa diffusion. Il s’agit alors de comprendre les « processus cognitifs » qui alimentent le travail de problématisation (Garraud, 2019[37]Garraud P. (2019). « Agenda/émergence », dans Boussaguet L, Jacquot S, Ravinet P, Dictionnaire des politiques publiques, Paris, Presses de Sciences Po, 5e édition, p. 54‑61. [En ligne). Les premiers à réaliser ce travail sont les citoyens (Gourdon, 2021[38]Gourdon P. (2021). « La coopération entre villes européennes : convergences dans l’action publique urbaine par la circulation transnationale de modèles », thèse de doctorat, Paris 1 Panthéon-Sorbonne. [En ligne). L’action seule des citoyens n’est pas toujours suffisante pour conférer un statut médiatique au problème et le diffuser au sein de la société, des médias et des responsables politiques. Ce processus est ainsi pris en charge par des « entrepreneurs de cause » ou « entrepreneurs de morale » – concept développé par Becker (1966[39]Op. cit., 1995[40]Becker HS. (1995). Outsiders : études de sociologie de la déviance, Paris, A.m. Metailie.) – intéressant afin de comprendre comment les scènes d’acteurs de l’ESS et de l’urbanisme temporaire se recomposent ; il est notamment utilisé pour les qualifier « d’entrepreneurs de méthodes » (Arab et Vivant, 2018[41]Arab N, Vivant E. (2018). « L’innovation de méthodes en urbanisme : freins et leviers d’une entreprise incertaine », Les Cahiers de la recherche architecturale urbaine et paysagère, n° 1. [En ligne). Ceux-ci réalisent un travail de labellisation ou « d’étiquetage » (ibid.) du problème, et lui confèrent une dimension médiatique pour qu’il soit bien identifiable et diffusable. Qu’il s’agisse d’acteurs de la société civile, de citoyens ou d’entrepreneurs de cause, le problème public est travaillé au sein « d’arènes » (Hilgartner et Bosk, 1988[42]Hilgartner S, Bosk CL. (1988). « The rise and fall of social problems: A public arenas model », American Journal of Sociology, n° 94(1), p. 53‑78. [En ligne ; Gilbert et Henry, 2012[43]Op. cit.), concept intéressant afin de bien définir les contours des réseaux d’acteurs professionnels appartenant tantôt à des groupes issus de l’urbanisme temporaire, de l’ESS ou encore des tiers-lieux. Une arène publique est une métaphore spatiale permettant de souligner que le moment de la définition d’un problème public établit des « passerelles entre différentes scènes publiques » (Cefaï, 2016, p. 45[44]Cefaï D. (2016). « Publics, problèmes publics, arènes publiques… », Questions de communication, n° 30, p. 25‑64. [En ligne), entre des « mondes sociaux et institutionnels » (ibid.) différents, et en recompose les rapports de pouvoir. Les travaux de Hassenteufeul (2010[45]Op. cit.), ou de Gilbert et Henry (2012[46]Op. cit.) ont mis en évidence le rôle d’arènes « discrètes » (ibid.) concourant à la définition du problème de manière concomitante à celle travaillée dans des arènes politiques et médiatiques davantage visibles. Les étapes de publicisation et de médiatisation du problème le rendent davantage visible, mais instaurent aussi une hiérarchisation des acteurs qui travaillent à sa définition (ibid.). En effet, les acteurs les mieux dotés en compétences techniques, oratoires, de plaidoyer, imposent leurs définitions. Ces « luttes définitionnelles » (ibid.) sont importantes dans cet article afin de comprendre les différentes façons dont les problèmes sont travaillés au sein des arènes étudiées.
Enfin, les travaux portant sur la mise à l’agenda politique ont souligné que ces processus ne se limitaient pas à une simple inscription dans les politiques publiques (Garraud, 2019[47]Op. cit.). Dans leurs travaux fondateurs, Cobb et Elder (1972[48]Cobb RW, Elder CD. (1972). Participation in American politics. The dynamics of agenda-building, Boston, Allyn and Bacon.) et Cobb et al. (1976[49]Cobb R, Ross JK, Ross MH. (1976). « Agenda building as a comparative political process », American Political Science Review, n° 70(1), p. 126‑138. [En ligne) établissent une distinction entre des agendas « institutionnels » et des agendas publics « systémiques », voire de multiples agendas « sous-systémiques » (Garraud, 2019, p. 55[50]Op. cit.). Ce cadre d’analyse permet de mettre l’accent sur la nécessaire préexistence de politiques publiques pour une mise à l’agenda. Pour qu’un problème public puisse être mis à l’agenda, il faut donc qu’il soit non seulement « traitable » (Zittoun, 2013[51]Zittoun P. (2013). La fabrique politique des politiques publiques. Une approche pragmatique de l’action publique, Presses de Sciences Po. [En ligne), mais aussi « que la politique publique censée y répondre soit elle-même “réformable” » (Dormois et al., 2021, p. 49[52]Dormois R, Fol S, Mondain M. (2021). Chapitre 1. « L’impossible mise à l’agenda du problème des villes en décroissance en France ? », dans Béal V, Gauchi-Duval N, Rousseau M, Déclin urbain, Vulaines-sur-Seine, Les éditions du Croquant, p. 37‑66. [En ligne). Ce cadre d’analyse permet ainsi de complexifier des approches « bottom-up » versus « top-down » ou encore celles mobilisant l’institutionnalisation afin d’apporter un nouveau regard sur l’évolution des discours, pratiques et acteurs de l’urbanisme temporaire, des tiers-lieux et de l’ESS.
Analyser les acteurs et discours de réseaux professionnels
Cet article repose sur une « participation observante » (Soulé, 2007[53]Soulé B. (2007). « Observation participante ou participation observante ? Usages et justifications de la notion de participation observante en sciences sociales », Recherches qualitatives, n° 27(1), p. 127‑140. [En ligne) réalisée dans le cadre d’une thèse Cifre au sein d’une coopérative spécialisée dans l’urbanisme temporaire de 2019 à 2022 (Cottet, 2024[54]Cottet F. (2024). « L’économie sociale et solidaire face au problème immobilier. Acteurs, processus et tensions dans la production de locaux d’activité abordables dans les métropoles françaises », thèse de doctorat en aménagement et urbanisme, Paris 1 Panthéon-Sorbonne. [En ligne). Deux principaux réseaux professionnels ont été analysés. Le premier correspond au groupe de travail « OMEC » (On met en commun), cofondé par quatre foncières solidaires en 2019 (Base commune, Villages vivants, Bellevilles et Bien commun), auquel participent depuis 2021 d’autres foncières (La Main, La foncière solidaire Nouvelle-Aquitaine, ETIC, la Scic l’Arban). Le second réseau correspond au groupe de travail (GT) « Foncier » de l’Association nationale des tiers-lieux (ANTL), créé en 2021. Ce groupe est composé en grande partie des mêmes foncières solidaires, auxquelles s’ajoutent la Compagnie des tiers-lieux (réseau régional de tiers-lieux en Hauts-de-France), Yes We Camp, Plateau urbain, les foncières Habitat et Humanisme, et Bien sur terre. Cette recherche « embarquée » (Olmedo et Stassi, 2020[55]Olmedo É, Stassi V. (2020). « 3. Expérimenter, improviser. Vers de nouvelles pratiques de recherche urbaine », dans Adisson F, Barles S, Blanc N et al., Pour la recherche urbaine, Paris, CNRS Éditions, p. 448. [En ligne) a en effet permis de participer à la construction de ces réseaux professionnels, à diverses réunions, séminaires et temps d’échanges au sein de ces réseaux (tableau 1). Ces observations ont été complétées par une vingtaine d’entretiens semi-directifs auprès de foncières solidaires ainsi que de membres individuels participant à ces groupes de travail, menés entre janvier 2022 et décembre 2023. Nous avons également réalisé quelques observations de réunions portant sur le thème du foncier dans le cadre de la politique publique nationale des tiers-lieux. Enfin, un travail d’analyse documentaire a été réalisé afin de comprendre l’évolution discursive des acteurs de l’urbanisme temporaire ainsi que l’inscription progressive des enjeux fonciers et immobiliers de l’ESS dans différents documents, guides, produits par les agences d’urbanisme, les chambres régionales de l’ESS ou encore les instances nationales qui construisent la politique publique relative aux tiers-lieux.
À travers l’analyse de ces différents matériaux, deux principales phases de la construction du problème public de l’immobilier abordable pour les acteurs de l’ESS peuvent être documentées : celle concernant la définition du problème et celle portant sur les mécanismes de diffusion et de médiatisation.

Le processus de définition du problème
de l’accès à l’immobilier d’activité abordable
Les prémisses de la définition d’un problème public
posées par les professionnels de l’urbanisme temporaire
Afin de comprendre les contours de ce problème public en cours de définition, il est intéressant de revenir sur l’un des événements fondateurs du développement de l’urbanisme temporaire en Île-de-France : le « Meet-Up Urbanisme temporaire » organisé en 2016 au Pavillon de l’Arsenal. Jean-Louis Missika, adjoint à l’urbanisme de la ville de Paris, y affirme l’ambition de faire de l’urbanisme temporaire « une chance pour penser la transition et la production immobilière métropolitaine, comme un vecteur de renouvellement des usages et de réflexion sur les produits immobiliers de demain[56]Introduction du Meet-Up Urbanisme temporaire organisé le 24 novembre 2016 au Pavillon de l’Arsenal. ». Cet événement a été organisé par Plateau urbain avec la participation d’acteurs de l’urbanisme temporaire : Le 6B, Atelier d’architecture autogérée, Collectif Mu, Freegan Pony, Atelier Georges, la Belle friche, la Petite ceinture, La Ruche, LKEcowork, le LaboL.I.C., le Wonder, Paris&Co, Solid’Office, Soukmachine et Yes We Camp[57]« Opérateurs de l’urbanisme temporaire parisiens » selon les mentions indiquées dans le programme de l’événement.. À travers la présentation de projets d’occupations temporaires, ainsi que l’intervention de propriétaires, de promoteurs et d’élus, cet événement constitue une arène institutionnelle au sens de Hilgartner et Bosk (1988[58]Op. cit.) ou de Cefaï (2016[59]Op. cit.). Cet événement a apporté une première pierre à la définition du problème public. S’il a permis d’ancrer durablement la pratique de l’urbanisme temporaire en tant que nouvelle approche pour accompagner la transformation des projets urbains, la reconnaissance du rôle des occupations temporaires comme nécessité pour offrir des locaux abordables est intervenue dans un second temps, notamment avec la Charte de l’occupation temporaire, signée en 2019 par la ville de Paris et plusieurs partenaires[60]Voir « Charte et site de la mairie de Paris » (consulté en juin 2025).. Cette charte traduit une reconnaissance politique du potentiel de ces projets pour répondre aux besoins des acteurs de l’ESS. Elle propose plusieurs principes structurants : adapter la redevance aux capacités des porteurs de projets, réserver des espaces aux structures de l’ESS, et prioriser certaines formes d’occupation, comme l’insertion ou l’hébergement d’urgence. La charte est le fruit de concertations entre les porteurs de projets et les autorités publiques, marquant une étape importante de leur institutionnalisation.
Toutefois, certains acteurs, pourtant rattachés à ce réseau professionnel de l’urbanisme temporaire, critiquent ouvertement les projets temporaires à cause d’une standardisation qui entraînerait un recours massif aux baux précaires pour tous types de situations. Les projets de l’urbanisme temporaire sont parfois considérés comme des béquilles nécessaires à un marché immobilier d’entreprise défaillant, mais non suffisantes. C’est par exemple le cas de l’association Soukmachines[61]Soukmachines est une association créée en 2005 pour l’organisation d’événements culturels, elle s’est spécialisée depuis 2015 dans la gestion de locaux d’activité à destination d’artisans et d’artistes dans des anciens locaux industriels et artisanaux de la première couronne parisienne. qui, pendant son intervention auprès de la région Île-de-France en octobre 2022 lors de la rencontre francilienne de l’urbanisme transitoire, interpellait les acteurs de la production urbaine sur la fin imminente du bail précaire de deux ans du tiers-lieu de l’Orfèvrerie[62]Lieu d’occupation temporaire à Saint-Denis (93)., dont le propriétaire était présent, accueillant pourtant un grand nombre d’acteurs de l’ESS nécessitant des locaux d’activité peu chers. Dans son intervention, le membre de Soukmachines invité critiquait fortement l’occupation temporaire synonyme de « précarité ». L’association remporte cependant, en 2023, un appel à projets pour occuper pendant dix ans l’ancien site des Laboratoires Éclair à Épinay-sur-Seine (93) et publie cette prise de position : « Le transitoire n’a toujours été qu’une contrainte selon nous. La reconnaissance par les pouvoirs publics du travail des concepteurs de lieux hybrides est un vrai pas en avant pour l’imaginaire des villes et des territoires de demain[63]soukmachines.com (en ligne ».
Par cette citation, Soukmachines souligne bien le fait que le temporaire a certes été une opportunité de développement, mais qu’il s’agit désormais de dépasser, afin de pérenniser en ville les lieux « hybrides » ou tiers-lieux qui hébergent les initiatives de l’ESS. La construction du problème public de l’accès à l’immobilier abordable pour les acteurs de l’ESS prend ainsi ses racines dans les initiatives de l’urbanisme temporaire. En effet, les acteurs de l’urbanisme temporaire, en se professionnalisant, ont progressivement alimenté la reconnaissance des difficultés que rencontraient les acteurs de l’ESS pour trouver des locaux dans les métropoles aux marchés immobiliers tendus, en critiquant parfois les contraintes temporelles que les conventions précaires et les propriétaires associés leur imposaient. L’étape de définition de ce problème public se compose ainsi de plusieurs temps : le premier correspond à une phase de déploiement en Île-de-France et en France de l’urbanisme temporaire, le second est alimenté par la création de structures immobilières appelées « foncières » pour apporter des réponses concrètes à la pérennisation de projets temporaires.
Les foncières solidaires,
entre définition et réponse au problème
Le développement de foncières solidaires dédiées à l’activité s’inscrit ainsi dans cette histoire afin de répondre aux apories des projets temporaires en offrant des solutions pérennes aux acteurs de l’ESS hébergés. L’évolution professionnelle des acteurs de l’urbanisme temporaire vers la création de foncières solidaires souligne un changement de posture de ces acteurs : d’une gestion de courte durée à celle de pérennisation de leurs projets. Cette évolution semble être similaire en France et en Europe, comme le mentionne M. Zaït, cofondateur de Communa en Belgique : « Il se passe quelque chose en ce moment en Europe chez tous les collectifs autour des enjeux de pérennisation […] Et d’ailleurs, tous ces collectifs sont en train de créer leur outil foncier : Plateau urbain avec Base commune, Yes We Camp y réfléchit, Communa développe Fair Ground Brussels ; même Entremise au Québec, ils souhaitent créer une “fiducie d’utilité sociale[64]Entretien avec Maxime Zaït, « Les tiers-lieux face à la propriété », janvier 2025, Observatoire des Tiers-Lieux.” ». S’il s’est, en premier lieu, agi d’apporter des réponses de long terme et de pérenniser certaines occupations temporaires pour certaines de ces foncières, la structuration en réseau professionnel restreint s’est, dans un second temps, révélée indispensable pour ces acteurs. L’analyse du réseau de foncières solidaires, appelé « On met en commun » (OMEC), est intéressante pour comprendre la façon dont ces acteurs participent à la définition du problème public de l’immobilier abordable. Ce réseau est avant tout un espace d’échanges de bonnes pratiques, de compétences et d’outils techniques entre foncières solidaires en structuration. Elles discutent de la construction des modèles socioéconomiques, échangent des contacts juridiques et discutent de la revente de leur patrimoine ou de co-investir avec les exploitants ESS. Ce réseau sert également de plateforme pour entreprendre des actions de plaidoyer sur les plans réglementaire, fiscal ou financier. Les membres du réseau OMEC ont également produit une charte des foncières solidaires, précisant leurs principes : lucrativité limitée, finalité sociale, transparence, mutualisation. Ces foncières se positionnent ainsi face à un secteur immobilier dominé par la recherche de rentabilité, en promouvant un usage du foncier et de l’immobilier solidaire et ancré localement. Ce positionnement commun consolide leur rôle dans la problématisation publique d’un foncier abordable. Le préambule de cette charte résume leur prise de position : « ”Solidaires” car notre finalité est avant tout de soutenir sur le temps long des initiatives engagées qui répondent à des besoins sociaux et environnementaux émergeant des territoires […]. “Face au constat d’un secteur immobilier essentiellement guidé par la recherche de rentabilité financière, nous revendiquons un modèle radicalement différent où l’immobilier reste un moyen — et non une fin en soi — pour accompagner des projets ancrés localement. En tant qu’acteurs de l’économie sociale et solidaire, nous cherchons à développer des lieux au service d’intérêts collectifs” (extrait du préambule de la charte OMEC, 2024) ».
À travers cette charte, elles ont ainsi cherché à stabiliser les caractéristiques d’une foncière solidaire, pour se différencier de foncières créées par des promoteurs comme ESS-entiel avec Redman, ou Solid’R créée par le fonds d’investissement Novaxia. Cette dernière utilise un discours similaire à celui des foncières solidaires et du réseau OMEC, illustrant la récupération des discours sur l’immobilier solidaire au profit d’acteurs privés et financiarisés[65]Analyse des statuts des foncières et de documentation publique.. Le réseau OMEC des foncières solidaires constitue une « arène discrète » (Hassenteufel, 2010[66]Op. cit. ; Gilbert et Henry, 2012[67]Op. cit.). C’est un espace d’échanges professionnels, un réseau fermé dont l’accès est soumis à des conditions d’éligibilité définies par la charte des six premières foncières. Ce réseau s’est structuré grâce à des événements organisés environ deux fois par an (figure 1), dans les territoires d’intervention de chaque foncière leur permettant de présenter des réalisations concrètes.

Grâce à ce réseau sélectif, ces acteurs contribuent à une définition précise du problème public de l’accès à l’immobilier abordable, qu’elles peaufinent au sein d’autres réseaux. Ces foncières solidaires participent également, depuis 2021, au groupe de travail « GT foncier » de l’Association nationale des tiers-lieux (ANTL). Si la mise en œuvre de la politique publique nationale des tiers-lieux date de 2019, l’émergence d’un groupe de travail spécifique aux questions foncières et immobilières des tiers-lieux est un peu plus tardive et est le résultat d’un rapprochement entre les foncières et d’acteurs des tiers-lieux. La feuille de route de ce groupe de travail[68]Feuille de route publiée sur le site de l’ANTL, 2023. met en avant des enjeux fondamentaux (« favoriser l’accès au foncier des tiers-lieux ») et opérationnels, comme le dialogue avec les acteurs financiers et les propriétaires fonciers pour leur faire comprendre la complexité des modèles socioéconomiques et juridiques des tiers-lieux. Il y est également précisé que les « problématiques foncières et immobilières des tiers-lieux[69]Idem. » sont au cœur des préoccupations prioritaires de l’ANTL, marquant ainsi une forme de reconnaissance de l’enjeu et contribuant à la compréhension globale du problème public. La définition qui se dégage de ces réseaux diffère de celle construite dans les réseaux d’urbanisme temporaire (où l’accent est mis sur l’importance des loyers abordables) ; ici, l’enjeu principal est la pérennisation plutôt que la simple abordabilité de l’immobilier. Le GT Foncier, dont le nom même est révélateur des termes utilisés pour qualifier le problème public, est majoritairement composé des foncières solidaires, avec une participation active des foncières Villages vivants, Base commune et La main. D’autres acteurs collaborent au sein de ce GT Foncier, y compris d’autres foncières solidaires (ETIC, Habitat et humanisme), des membres de tiers-lieux ou de réseaux régionaux de tiers-lieux (Compagnie des tiers-lieux), et des acteurs de l’urbanisme temporaire (Yes We Camp et Plateau urbain). Une certaine porosité est observée entre ces groupes, car les mêmes entreprises, coopératives ou associations, ainsi que parfois les mêmes individus, collaborent dans chacun d’eux. Parmi les membres du groupe de travail foncier de l’ANTL, il est possible d’identifier un ou plusieurs « entrepreneurs de cause » (Becker, 1966[70]Op. cit.), principalement des hommes dirigeants de leur structure, qui se déplacent et établissent des liens entre ces réseaux aux contours légèrement différents, contribuant ainsi à l’harmonisation des discours.
Ainsi, il est possible de conclure sur l’émergence d’une seconde étape dans le processus de définition du problème public de l’accès à l’immobilier abordable pour les acteurs de l’ESS. Cette étape met en scène différents réseaux professionnels et groupes de travail, aux frontières poreuses, dans la mesure où des individus et des structures jouent un rôle d’entrepreneurs de cause. Cette étape est déterminante dans l’évolution des discours du temporaire au pérenne et permet de poser les premiers fondements d’une définition. La construction de ces groupes de travail et réseaux peut correspondre à la seconde étape dite « d’appropriation » identifiée dans le modèle séquentiel présenté dans le cadrage théorique sur la construction des problèmes publics. Toutefois, les limites entre processus de définition et d’appropriation semblent floues, et nous les abordons dans ces articles comme un continuum compris dans une seule étape de « définition » générale du problème.
Accentuation du processus de définition
par la multiplication d’événements professionnels
Différents types d’événements professionnels jouent un rôle important dans le processus, et viennent clôturer cette première étape de définition du problème public. Trois types d’événements ont été analysés : les événements privés et restreints aux foncières, c’est-à-dire destinés aux membres actifs des groupes (vus précédemment) ; les événements professionnels élargis ; les événements publics (analysés ensuite comme l’un des marqueurs de la diffusion et de la médiatisation du problème).
Plusieurs événements professionnels élargis ont été organisés, notamment par le GT foncier de l’ANTL (figure 2), auxquels il nous a été possible de participer (tableau 1). En 2021, un premier séminaire dédié aux foncières solidaires a été orchestré à la friche de la Belle de Mai à Marseille. Ce séminaire visait principalement à instaurer une interconnaissance entre les foncières solidaires et certains tiers-lieux membres du GT foncier. Cet événement a également rassemblé les acteurs de la politique publique nationale des tiers-lieux, ainsi que les élus et services techniques de Marseille. Au-delà du partage de connaissances et de bonnes pratiques, des ateliers de travail ont permis de construire des éléments de langage et de plaidoyer, retravaillés lors d’un second séminaire en novembre 2022 à Lyon, dans un tiers-lieu de la foncière ETIC. Ce deuxième événement a rassemblé des acteurs bancaires et institutionnels afin de les sensibiliser aux problématiques foncières et immobilières des tiers-lieux et aux solutions apportées par les foncières solidaires. Un troisième séminaire a été organisé en novembre 2023 à Lille au « Bazar St So », un lieu emblématique de l’économie sociale et solidaire.

Ces rencontres poursuivent plusieurs objectifs. Tout d’abord, elles visent à renforcer les liens entre les acteurs du groupe, tant formellement (ateliers, présentations) qu’informellement (pauses-café, repas, discussions). Ensuite, ces événements privés sont utilisés pour établir les bases d’un plaidoyer commun entre foncières solidaires et tiers-lieux. Les solutions développées sont à la fois techniques, par la mutualisation d’informations et de bonnes pratiques, et politiques. Ces événements servent de temps de diffusion des idées auprès d’acteurs prescripteurs de normes, comme les membres du GIP France Tiers-lieux, des banques, de l’ANCT ou de l’ANRU, des services techniques ou des élus de métropoles. La participation des collectivités et d’acteurs privés bancaires ou financeurs confirme que la construction du problème public s’opère par des échanges entre arènes discrètes et institutionnelles. La dimension géographique de ces séminaires, accueillis tour à tour dans des tiers-lieux de différentes métropoles pour permettre leur visite, met en évidence la diffusion spatiale de ce problème public dans divers territoires, principalement métropolitains.
Ainsi, la première étape de définition du problème public de l’immobilier abordable est marquée par différents temps forts orchestrés par des réseaux d’acteurs aux frontières poreuses. Les prémices de cette définition ont été posées par les acteurs de l’urbanisme temporaire en mobilisant d’emblée des arènes discrètes et institutionnelles, en associant élus et acteurs de la production urbaine. Le second temps fort est celui de l’émergence de foncières solidaires qui, par leurs projets pérennes et leur organisation en réseau professionnel avec des événements privés, participent à définir les problèmes d’accès à l’immobilier abordable rencontrés par les acteurs de l’ESS. Le dernier temps fort est marqué par l’entrelacement de différents réseaux d’acteurs au contact de la politique publique des tiers-lieux, qui organisent également des événements professionnels permettant de mélanger arènes d’acteurs discrètes et institutionnelles. S’opère ainsi un travail de hiérarchisation et d’organisation des discours sur le foncier et l’immobilier, phase préalable à la seconde étape de construction du problème public : celle de la diffusion et de la médiatisation.
Diffuser et médiatiser le problème « foncier »
Une diffusion du problème par les événements publics
La médiatisation constitue la deuxième grande étape de la construction des problèmes publics, elle s’opère grâce à des outils de diffusion et de publicisation. Les événements publics, en sus de séminaires plus discrets, constituent l’un de ces outils et contribuent à la médiatisation du problème de l’immobilier d’activité abordable. La figure 3 souligne une surreprésentation entre 2022 et 2025 des événements ouverts au public pour discuter des difficultés immobilières rencontrées par les tiers-lieux et les acteurs de l’ESS. Elle montre également les étapes de construction du problème en soulignant l’évolution entre des événements en cercle fermé puis public en fin de frise temporelle. Trois événements publics ont été organisés par les réseaux régionaux de tiers-lieux en Île-de-France et dans les Hauts-de-France, dont deux explicitement sur le « foncier », soulignant une réelle appropriation des enjeux et des discours. Le GIP France Tiers-lieux et l’ANCT ont également largement traité le sujet « foncier » lors des rencontres nationales. Enfin, trois autres manifestations publiques ont été organisées par les foncières solidaires, deux appelées « KISS – Kermesse de l’immobilier solidaire », et une nommée « rencontres nationales du foncier culturel » par la foncière La Main en 2023. La fréquence de ces événements publics souligne une importance croissante de ce sujet ainsi qu’une certaine harmonisation, voire une uniformisation, des discours. En effet, le terme « foncier » s’est particulièrement imposé dans les discours, les événements et dans les différentes documentations produites jusqu’en 2024, avant que le terme « immobilier » ne soit mis au centre des discours lors des événements médiatisés de la KISS.

L’analyse des programmes de ces événements publics est intéressante afin de documenter l’évolution discursive du temporaire vers des enjeux de pérennisation des lieux accueillant l’ESS. Tout d’abord, la rencontre régionale des tiers-lieux en Hauts-de-France, en novembre 2023, à l’initiative de la Compagnie des Tiers-lieux, est intéressante. Intitulée « Foncier, les tiers-lieux investi$$ent le territoire », cette sixième édition a réuni les acteurs nationaux de la politique publique des tiers-lieux, les services techniques et élus métropolitains lillois, des tiers-lieux et des acteurs de l’urbanisme temporaire. L’événement, qui a rassemblé environ 200 personnes, comprenait des conférences, des visites, des ateliers. Les termes employés révèlent une omniprésence du « foncier », titre de l’événement. Des formulations telles que « questions foncières et immobilières », « sujet foncier », « optimiser le foncier », « rareté du foncier », « propriétaire foncier » et « dissocier usage et foncier » étaient fréquemment utilisées, l’immobilier n’était pas absent, avec des expressions comme « L’immobilier, notre maison commune » et « patrimoine ». La notion de propriété était également présente, souvent associée à l’idée qu’elle n’est pas nécessaire, mais que la « maîtrise » du bien l’est : « Partager la propriété : Tiers-lieux et propriété, à nous la maîtrise ? ». Un autre événement significatif a été organisé par le Consortium Île-de-France tiers-lieux en 2024. La rencontre régionale du 7 mars 2024 a rassemblé plus de 350 participants, avec pour thème « quelles pérennités et coopérations en Île-de-France ? ». Elle visait à présenter un bilan du développement des tiers-lieux et des coopérations existantes avec les acteurs publics. Un atelier, organisé par la foncière La Main et plusieurs tiers-lieux, était par exemple intitulé « Droit à la ville, précarité foncière et tiers-lieux ». Le terme de « précarité foncière », désignant les nombreuses conventions précaires signées par les tiers-lieux, a souvent été employé avec une approche critique des projets d’urbanisme temporaire, comme l’illustre un dessin réalisé lors de la conférence introductive (figure 4).
Une certaine homogénéité des discours autour du terme central « foncier » est ainsi visible, dans la mesure où celui-ci s’est imposé dans les discours et les événements. Cette étape de médiatisation du problème public via différents événements publics conduit à une sélection linguistique des termes pour décrire les problématiques immobilières rencontrées, au profit du « problème foncier » ou de la « question foncière ». D’autres canaux et outils de diffusion contribuent à alimenter et stabiliser cette définition, notamment à travers la mise en œuvre de formations.

Diffusion et harmonisation des discours
par les formations et ressources documentaires
La diffusion des idées et l’harmonisation des discours s’opèrent notamment lors de formations dédiées au foncier et à l’immobilier des tiers-lieux (et plus largement des acteurs de l’ESS). Ces formations ont été importantes dans le programme « Manufactures de proximité[71]Programme lancé en 2021 pour labelliser et accompagner une centaine de tiers-lieux « productifs ». » de la politique publique dédiée aux tiers-lieux de l’ANCT. Les tiers-lieux retenus dans le programme bénéficient de plusieurs semaines de formations, avec un module « foncier » animé par des foncières solidaires. Les formateurs y présentent les grandes notions relatives au foncier et à l’immobilier, partagent les expériences de montage de foncières et de projets immobiliers, et organisent des temps dits de codéveloppement où les tiers-lieux échangent sur leurs difficultés immobilières. En parallèle de ces formations, les réseaux régionaux de tiers-lieux ont également décidé de proposer ces formations, pour répondre à la demande croissante des tiers-lieux ; ils sont soutenus par la politique publique nationale pour ce faire. La Compagnie des Tiers-lieux en Hauts-de-France s’est dotée d’outils de formation depuis 2019, elle a ajouté en 2022 un module de cinq jours intitulé « Foncier & Immobilier » pour répondre à cette demande. Cette formation est dispensée par les mêmes acteurs que celle du programme Manufactures de proximité. La formation sur le foncier et l’immobilier n’est pas seulement une réponse technique pour accompagner les collectifs, mais aussi un espace de diffusion d’idées, de notions spécifiques au foncier et à l’immobilier.
Enfin, l’existence de guides et de ressources documentaires contribue à la diffusion et à l’harmonisation du problème public. Par exemple, l’ouvrage Murs solidaires, mécaniques des lieux d’utilité sociale a été publié en septembre 2024 par la coopérative Le Sens de la ville, fondatrice de la foncière Base commune (Josso et Trautmann, 2024[72]Josso V, Trautmann F. (2024). Murs solidaires : mécaniques de lieux d’utilité sociale, Paris, Apogée.). En 2022, France Tiers-lieux a financé la production d’un guide sur les foncières solidaires[73]« Livret foncier, Foncières & Tiers-Lieux », 2022, GIP France Tiers-lieux. et d’un guide spécifique au foncier pour les tiers-lieux en 2024[74]« Guide foncier », 2024, GIP France Tiers-lieux., ainsi que d’un guide sur le financement et les échanges entre tiers-lieux et acteurs bancaires, en 2025[75]France Tiers-Lieux (2025). « Tiers-lieux et acteurs bancaires : comment mieux se comprendre ? » (en ligne. La foncière La Main a également publié en 2024 un « Guide du foncier culturel[76]Foncière La Main (2024). « Guide du foncier culturel » (en ligne », présentant les enjeux de maîtrise foncière et de propriété collective des lieux culturels. Ces ressources présentent de nombreux exemples de montages immobiliers et de modèles socioéconomiques de structures de l’ESS ayant réussi à pérenniser leurs lieux. Combinées aux formations dispensées depuis début 2022, elles participent à la diffusion de notions qui alimentent la construction et la diffusion du « problème foncier ». La littérature sur la construction des problèmes publics souligne l’importance des processus de construction des discours. Pour transformer une situation en problème, il faut pouvoir la nommer et l’identifier avec des termes clairs. C’est pourquoi, au-delà de la diversité des termes mobilisés dans les réseaux, séminaires ou ateliers, le « foncier » a été jusqu’à présent le terme le plus utilisé pour décrire la problématique immobilière rencontrée par les acteurs de l’ESS et des tiers-lieux.
La construction du problème public de l’accès à l’immobilier pour l’ESS prend ainsi corps dans des processus de médiatisation et de diffusion du problème qui reposent sur l’organisation, d’une part, d’événements publics afin de faire connaître les enjeux, d’autre part, sur l’emploi des ressources documentaires et de formations qui contribuent à la sélection des discours, mais aussi et surtout à montrer et rendre tangibles les solutions existantes à ce problème. Ce processus de construction du problème est encore en cours, et l’harmonisation des discours entre les termes « foncier » et « immobilier » n’est pas encore complète. Malgré l’omniprésence du « foncier », la publication en novembre 2025 d’un plaidoyer commun – entre foncières solidaires, acteurs de l’ESS (notamment les réseaux régionaux des CRESS), et des tiers-lieux – intitulé « Vive l’immobilier social et solidaire » lors de la KISS, replace plus frontalement au centre des débats et du processus de définition les enjeux associés à l’immobilier, à la spéculation, mais aussi au « foncier d’intérêt général ». Ce plaidoyer visant à interpeller les décideurs politiques souligne bien que l’inscription à l’agenda politique du problème d’accès à l’immobilier des acteurs de l’ESS n’en est qu’à ses prémisses et demeure à date inégale et incomplète.
Conclusion
Cet article a permis de mettre en lumière les liens entre des objets de recherche souvent abordés de manière séparée : l’urbanisme temporaire, les tiers-lieux ainsi que l’économie sociale et solidaire. Il avait notamment pour objectif de compléter les travaux portant sur l’urbanisme temporaire et ses évolutions. Il en souligne les porosités entre des réseaux professionnels rarement mis en connexion.
Il permet d’offrir un nouveau regard sur l’évolution de ces différents réseaux d’acteurs, plus classiquement analysés sous l’angle de l’institutionnalisation de pratiques en silo. L’approche théorique développée, mobilisant la construction des problèmes publics, est féconde pour retracer finement les évolutions de ces réseaux professionnels. Grâce à ce cadre théorique, il s’agit de complexifier les analyses plus linéaires et binaires de l’institutionnalisation (au sens d’approches top-down ou bottom-up) qui attribueraient les expérimentations aux collectifs de l’urbanisme temporaire ou des tiers-lieux, et les processus de mise en ordre et en normes aux acteurs publics et décideurs. En effet, il existe une coproduction des discours et du problème entre arènes « discrètes » et « institutionnelles » (Gilbert et Henry, 2012[77]Op. cit.) et l’importance des « entrepreneurs de cause » (Becker, 1966[78]Op. cit.) qui voyagent entre différents réseaux et contribuent au processus de définition et d’harmonisation des discours. À ce titre, le rôle des chercheurs, notamment dans le cadre de la recherche-action, n’est pas anodin et peut être analysé sous ce prisme.
Toutefois, le processus de construction du problème est encore en cours et non achevé, de même que sa mise à l’agenda politique. L’emploi d’un cadre théorique fondé sur les problèmes publics est par ailleurs intéressant pour étudier des phénomènes en cours de construction, mais cette entreprise reste complexe au regard de l’actualité de cet objet de recherche appelant à de futures analyses de ces processus. D’un point de vue empirique, cet article s’est efforcé d’alimenter les travaux ayant porté davantage sur les acteurs que sur les projets de l’urbanisme temporaire et des tiers-lieux. Enfin, il serait intéressant de mobiliser ce cadre théorique de la construction des problèmes publics et de leur mise à l’agenda à des échelles territoriales locales afin de documenter finement les processus de coconstruction locaux du problème de l’accès à l’immobilier des acteurs de l’ESS et des solutions locales apportées.
[1] Hassenteufel P. (2010). « Les processus de mise sur agenda : sélection et construction des problèmes publics ». Informations sociales, n° 157(1), p. 50‑58. [En ligne].
[2] Gilbert C, Henry E. (2012). « La définition des problèmes publics : entre publicité et discrétion ». Revue française de sociologie, n° 53(1), p. 35‑59. [En ligne].
[3] Cottet F, de Mil C. (2025). « Le Tiers-lieu, espace fabricant de l’urbain », dans Gauthier C, Seillier R (dir.), Panorama de la recherche sur les tiers-lieux en France, (vol. Cahiers de recherche de l’Observatoire des Tiers-Lieux), p. 289‑304). Carignan-de-Bordeaux, Le Bord de L’eau. [En ligne].
[4] Janin C, Andres L. (2008). « Les friches : espaces en marge ou marges de manœuvre pour l’aménagement des territoires ? », Annales de géographie, n° 663, p. 62‑81. [En ligne].
[5] Baillargeon T, Diaz J. (2020). « L’urbanisme transitoire à Montréal : entre innovation et préservation ». Revue Organisations & territoires, n° 29(2), p. 25‑39. [En ligne].
[6] Mallet S, Mège A, Fleury A. (2023). « Le temporaire comme instrument de la fabrique urbaine ». Riurba, n° 14.
[7] Pinard J. (2021). « L’urbanisme transitoire, entre renouvellement des modalités de fabrique de la ville et évolution de ses acteurs. Une immersion ethnographique au sein de SNCF Immobilier ». Thèse de doctorat, Université Paris-Est. [En ligne].
[8] Gauthier C, Pech P, Raymond R. (2022). « La dimension transitoire et d’expérimentation des tiers-lieux : des trajectoires individuelles à l’essaimage de pratiques ». Développement durable et territoires. Économie, géographie, politique, droit, sociologie, n° 13(1). [En ligne].
[9] De Mil C, Le Mouel C. (2023). « L’hôtel Pasteur à Rennes. Une expérience d’urbanisme transitoire ». Gradhiva. Revue d’anthropologie et d’histoire des arts, n° 35, p. 90‑111. [En ligne].
[10] Mallet S, Mège A. (2022). « Les tiers-lieux, entre militantisme, logiques marchandes et stratégies d’aménagement ». Métropolitiques. [En ligne].
[11] Dumont M, Groux A. (2024). Comment le temporaire réinvente-t-il la gestion urbaine dans la fabrique de la ville ordinaire ? Penser et agir avec le temps en urbanisme : quelles évolutions ? Voir les citations de communications dans le cadre de colloques.
[12] Pinard J, Morteau H. (2019). « Professionnels de l’occupation temporaire, nouveaux acteurs de la fabrique de la ville ? Du renouvellement des méthodes en urbanisme à l’émergence de nouveaux métiers ». Riurba, n° 8.
[13] Op. cit.
[14] Tehel A. (2024). « ”C’est le bâtiment qui dicte vers où on va”. Faire parler les lieux d’urbanisme transitoire ». Approches Théoriques en Information-Communication (ATIC), n° 8(1), p. 145‑161. [En ligne].
[15] Op. cit.
[16] Oldenburg R. (1989). The great good place: cafés, coffee shops, community centers, beauty parlors, general stores, bars, hangouts, and how they get you through the day, New York, Paragon House.
[17] Burret A. (2023). Nos tiers-lieux : défendre les lieux de sociabilité du quotidien, Roubaix, Fyp éditions.
[18] « Mission Coworking » remise en septembre 2018 à Julien Denormandie, secrétaire d’État auprès du ministre de la Cohésion des territoires.
[19] Selon le recensement réalisé par le GIP France Tiers-Lieux et son observatoire en 2023.
[20] Gillio N, Duvillard S. (2020). « I. L’action foncière et le maintien des activités productives sur les territoires des métropoles », dans Prospective et co-construction des territoires au XXIe siècle, Paris, Hermann, p. 199‑212. [En ligne].
[21] Ferchaud F, Blein A, Idt J, et al. (2024). Aménager la ville productive, Paris, Presses des Mines.
[22] Eynaud P, Laurent A. (2017). « Articuler communs et économie solidaire : une question de gouvernance ? », RECMA, n° 345, p. 27‑41. [En ligne].
[23] Définition tirée de la loi Hamon n° 2014-856 du 31 juillet 2014 relative à l’économie sociale et solidaire.
[24] Observatoire national de l’ESS, Demoustier D, Draperi JF, Richez-Battesti N, Petrella F. (2020). Atlas commenté de l’économie sociale et solidaire. ESS France, chambre française de l’économie sociale et solidaire, Paris, Dalloz Juris éditions.
[25] Entreprise solidaire d’utilité sociale.
[26] Laville JL. (2022). « 9. Associationnisme et solidarité : de l’histoire à l’actualité », dans Combes J, Lasnier B, Laville JL, L’économie solidaire en mouvement,). Toulouse, Érès, p. 57‑61. [En ligne].
[27] Lasnier B. (2022). « 4. De l’émergence des entreprises alternatives à l’économie solidaire », dans Laville JL, Combes J, Lasnier B, L’économie solidaire en mouvement, op. cit.
[28] Duverger T. (2016). L’économie sociale et solidaire : une histoire de la société civile en France et en Europe de 1968 à nos jours, Carignan-de-Bordeaux, Le Bord de l’eau.
[29] Rodet D. (2019). « L’économie sociale et solidaire : une réalité composite issue d’histoires plurielles », Informations sociales, n° 199(1), p. 14‑25. [En ligne].
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[32] Garraud P. (1990). Politiques nationales : élaboration de l’agenda, L’Année sociologique, n° 40, p. 17‑41. [En ligne].
[33] Kingdon JW. (1984). Agendas, alternatives, and public policies, Colchester, TBS The Book Service Ltd.
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[36] Neveu E. (2022). Sociologie politique des problèmes publics, 2e édition, Paris, Armand Colin.
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[38] Gourdon P. (2021). « La coopération entre villes européennes : convergences dans l’action publique urbaine par la circulation transnationale de modèles », thèse de doctorat, Paris 1 Panthéon-Sorbonne. [En ligne].
[39] Op. cit.
[40] Becker HS. (1995). Outsiders : études de sociologie de la déviance, Paris, A.m. Metailie.
[41] Arab N, Vivant E. (2018). « L’innovation de méthodes en urbanisme : freins et leviers d’une entreprise incertaine », Les Cahiers de la recherche architecturale urbaine et paysagère, n° 1. [En ligne].
[42] Hilgartner S, Bosk CL. (1988). « The rise and fall of social problems: A public arenas model », American Journal of Sociology, n° 94(1), p. 53‑78. [En ligne].
[43] Op. cit.
[44] Cefaï D. (2016). « Publics, problèmes publics, arènes publiques… », Questions de communication, n° 30, p. 25‑64. [En ligne].
[45] Op. cit.
[46] Op. cit.
[47] Op. cit.
[48] Cobb RW, Elder CD. (1972). Participation in American politics. The dynamics of agenda-building, Boston, Allyn and Bacon.
[49] Cobb R, Ross JK, Ross MH. (1976). « Agenda building as a comparative political process », American Political Science Review, n° 70(1), p. 126‑138. [En ligne].
[50] Op. cit.
[51] Zittoun P. (2013). La fabrique politique des politiques publiques. Une approche pragmatique de l’action publique, Presses de Sciences Po. [En ligne].
[52] Dormois R, Fol S, Mondain M. (2021). Chapitre 1. « L’impossible mise à l’agenda du problème des villes en décroissance en France ? », dans Béal V, Gauchi-Duval N, Rousseau M, Déclin urbain, Vulaines-sur-Seine, Les éditions du Croquant, p. 37‑66. [En ligne].
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[54] Cottet F. (2024). « L’économie sociale et solidaire face au problème immobilier. Acteurs, processus et tensions dans la production de locaux d’activité abordables dans les métropoles françaises », thèse de doctorat en aménagement et urbanisme, Paris 1 Panthéon-Sorbonne. [En ligne].
[55] Olmedo É, Stassi V. (2020). « 3. Expérimenter, improviser. Vers de nouvelles pratiques de recherche urbaine », dans Adisson F, Barles S, Blanc N et al., Pour la recherche urbaine, Paris, CNRS Éditions, p. 448. [En ligne].
[56] Introduction du Meet-Up Urbanisme temporaire organisé le 24 novembre 2016 au Pavillon de l’Arsenal.
[57] « Opérateurs de l’urbanisme temporaire parisiens » selon les mentions indiquées dans le programme de l’événement.
[58] Op. cit.
[59] Op. cit.
[60] Voir « Charte et site de la mairie de Paris » (consulté en juin 2025).
[61] Soukmachines est une association créée en 2005 pour l’organisation d’événements culturels, elle s’est spécialisée depuis 2015 dans la gestion de locaux d’activité à destination d’artisans et d’artistes dans des anciens locaux industriels et artisanaux de la première couronne parisienne.
[62] Lieu d’occupation temporaire à Saint-Denis (93).
[63] soukmachines.com (en ligne, consulté en juin 2025).
[64] Entretien avec Maxime Zaït, « Les tiers-lieux face à la propriété », janvier 2025, Observatoire des Tiers-Lieux.
[65] Analyse des statuts des foncières et de documentation publique.
[66] Op. cit.
[67] Op. cit.
[68] Feuille de route publiée sur le site de l’ANTL, 2023.
[69] Idem.
[70] Op. cit.
[71] Programme lancé en 2021 pour labelliser et accompagner une centaine de tiers-lieux « productifs ».
[72] Josso V, Trautmann F. (2024). Murs solidaires : mécaniques de lieux d’utilité sociale, Paris, Apogée.
[73] « Livret foncier, Foncières & Tiers-Lieux », 2022, GIP France Tiers-lieux.
[74] « Guide foncier », 2024, GIP France Tiers-lieux.
[75] France Tiers-Lieux (2025). « Tiers-lieux et acteurs bancaires : comment mieux se comprendre ? » (en ligne, consulté en juin 2025).
[76] Foncière La Main (2024). « Guide du foncier culturel » (en ligne, consulté en juin 2025).
[77] Op. cit.
[78] Op. cit.