L’étude de la construction des politiques urbaines nécessite de se pencher sur la question de la santé et, dans nos sociétés contemporaines, sur le vieillissement.
Les politiques liées au vieillissement et celles relatives à la santé en général sont étroitement imbriquées, mais ne se recoupent que partiellement. Le constat du vieillissement démographique a d’abord conduit à des politiques centrées sur l’hôpital et la prise en charge des pathologies, avant d’évoluer vers une adaptation plus large de la société, intégrant l’habitat, les droits des seniors, le soutien aux aidants et la lutte contre l’isolement. Ainsi, les politiques du vieillissement comportent-elles une dimension sociale, environnementale et intergénérationnelle, qui dépasse le strict cadre de la santé médicale.
Depuis quelques années, l’importance accrue des questions de santé mentale (révélées en partie par la crise sanitaire de 2020) implique une évolution semblable des politiques de santé générale, indépendamment d’une quelconque catégorie d’âge. Comme le précise l’OMS dans sa Constitution de 1948, la définition d’une « bonne » santé ne se réduit pas à l’absence de maladie ou d’infirmité, mais se comprend comme « un état complet de bien-être physique, mental et social ». C’est sur cette conception que se fonde la démarche d’Urbanisme favorable à la santé (UFS), défini par l’École des hautes études en santé publique (EHESP) comme une « approche qui repositionne les choix d’aménagement et d’urbanisme comme facteurs clés du bien-être, de la santé, de l’environnement et du climat ». Le concept de One Health s’est par ailleurs imposé dès le milieu des années 2000 pour traduire les interdépendances constatées entre santé humaine, santé animale et santé des écosystèmes.
Si l’époque hygiéniste a permis des convergences qui ont marqué l’histoire de l’urbanisme, l’articulation, aujourd’hui, entre les champs professionnels de la santé, de la vieillesse et des politiques urbaines pose des questions de cohérence. Celles-ci se manifestent à l’échelle des référentiels, des mots d’ordre, des méthodes, inscrits dans différents documents de planification à l’échelle métropolitaine et urbaine.
Cet appel à articles part de l’hypothèse que les politiques de vieillissement appliquées à l’urbanisme et à l’habitat ont souvent ouvert la voie à des politiques de santé plus larges. Il vise à traiter l’articulation entre les deux thèmes, ce qui permet notamment de traiter la construction des politiques de la santé dans différents types de territoires par le prisme de la question du vieillissement.
Comment les principes de santé, de bien-être et de bien-vieillir promus par les grandes organisations internationales (OMS, ONU, etc.) se traduisent-ils dans les politiques locales ? Quels récits supportent-ils ? Quelles sont les controverses qui les animent ? Vis-à-vis de quels acteurs et partenaires ? Comment collectivités, acteurs immobiliers, bailleurs sociaux et professionnels de santé s’approprient-ils la question du vieillissement et de la santé ? Comment une certaine approche institutionnelle de la vieillesse se greffe-t-elle sur les questions de santé ? Cette dynamique entraîne-t-elle des critiques, des résistances, des contestations ? Que peut la recherche qui interroge l’institutionnalisation et analyse les formes d’instrumentalisation de la vieillesse ? Comment les personnes (vieillissantes ou non) se positionnent-elles vis-à-vis des discours publics (sur leur santé) ? Comment le vieillissement, dans certaines localités voire dans certaines cultures, interfère avec les politiques urbaines ? Quelles sont les interférences avec les « bonnes pratiques » de l’aménagement, notamment celles favorisant la marche et les activités sportives ? Quelle place l’hôpital occupe-t-il dans ces politiques, au regard de l’élargissement de la question de la santé vers l’urbanisme, l’habitat et les environnements de vie ?
Dans ce cadre de réflexion, la manière de considérer le vieillissement et la santé des populations varie selon les cultures. Des analyses en ce sens, fondées sur des cas empiriques et portant sur des approches à l’intérieur ou en dehors du territoire français, pourront trouver leur place dans ce numéro. Cela permet de développer deux axes :
1. Politiques urbaines, planification,
gouvernance de la santé et du vieillissement
Sans émarger sur le domaine de la géographie de la santé, on pense ici à la répartition spatiale des acteurs et des équipements (notion de désert médical…). Comment les collectivités locales se saisissent-elles de l’offre médicale et sociale, en milieu rural notamment ? Quelles stratégies sont déployées pour attirer/retenir des personnels médicaux ? Avec quelles conséquences sur le reste de l’activité du territoire ? Quel recul critique sur les labels liant ville, habitat, vieillissement et santé comme « Ville amie des aînés » ? À l’inverse, comment une forte densité d’équipements et de personnels en santé influe sur la trajectoire de certains territoires (villes moyennes par exemple) dans le contexte d’une prise de conscience accrue des questions de santé-environnement et de santé mentale ? Qu’en est-il des villes pionnières (Nantes, Lausanne…), qui cherchent à développer l’articulation des questions de santé mentale aux politiques urbaines dans l’aménagement du territoire ? En quoi et comment l’hôpital est-il un acteur urbain ?
De même, on pourra porter notre attention sur l’étude des réseaux d’acteurs qui ont permis l’apparition de plans ou de programmes Environnement- Santé. Certains élus médecins ont pu jouer un rôle particulier et imprimer leur marque sur le devenir de leur territoire à certains moments (Ernest Martin à Louviers par exemple). On pense aux formations qui émergent dans le domaine habitat-santé ou des nombreuses formations hybrides en urbanisme, santé publique ou ingénierie sociale qui se créent.
2. Aménagement, habitat
et pratiques quotidiennes face au vieillissement
Ce second axe explore la prise en compte des enjeux de santé dans les projets urbains. On souhaitera interroger la place qu’accordent les maîtres d’ouvrage et les maîtres d’œuvre aux questions de santé et de vieillissement. Qu’en est-il, par exemple, des labellisations de programmes immobiliers qui pourraient aboutir à des formes de silver washing ? Si l’habitat a toujours joué un rôle central dans les programmes d’action publique à destination des publics âgés, l’habitat des seniors et leur mobilité sont de plus en plus intégrés dans les plans d’urbanisme par les acteurs de la fabrique de la ville. Les objectifs s’orientent autour du maintien de l’autonomie (capacités physiques et cognitives) des personnes. Dans ce cadre, le développement des maladies chroniques et la réduction des temps de séjour dans les établissements de santé incitent à s’interroger sur la manière dont est pensé (ou non) le rapport entre le domicile et l’hôpital. Ces problématiques n’entrent-elles en ligne de compte que dans le cas de projets en lien avec le vieillissement (établissements seniors, quartier des aînés etc.) ? Quelle place occupent les problématiques de santé dans la phase diagnostic des projets urbains ? On pourra se pencher aussi sur l’articulation des politiques de santé et de vieillissement avec celles de la mobilité, notamment dans le périurbain et en zones rurales, face à la question de l’accès à l’offre de soins. Plus largement, s’intéresser à la mobilité quotidienne des seniors dans les espaces publics permet d’interroger l’accessibilité des territoires.
En phase étude et pré-opérationnelle, l’assistance à maîtrise d’usage semble acquise dans le cas de l’hébergement senior (voir programmation générative de M. Conan pour l’historique). On voit également se développer des initiatives en faveur de l’habitat participatif et une attention à la dimension genrée (Babayaga; O Penty des Pikez près de Morlaix…). Comment les bailleurs sociaux, promoteurs, bureaux d’études, élus et habitants se projettent-ils dans cette entreprise d’habitat / urbanisme favorable à la santé ?
Une analyse des dispositifs aux micro-échelles de l’habitat, pourra conduire par exemple à l’analyse de la domotique (et de l’IA) pour prévenir des questions de santé et traiter le vieillissement. Si cela conduit à une analyse des usages de l’espace habité, les enjeux économiques relatifs au déploiement de ces technologies peuvent également être traités. On pourrait aussi aborder la manière dont les dispositifs techniques relatifs à la santé et au vieillissement conduisent à envisager le rapport au corps. Plus largement, on pourra se demander comment les politiques publiques influent sur les pratiques du quotidien des habitants, et comment la santé et le vieillissement peuvent être un vecteur de capacité à comprendre et agir sur l’environnement.
Coordination
Yankel Fijalkow Professeur en sciences sociales, ENSA Paris Val de Seine
Marion Ille-Roussel, Maîtresse de Conférence, Institut d’aménagement, d’urbanisme et de géographie de Lille
Hélène Martin-Brelot, Maître de conférences, Institut de Géoarchitecture, Université de Bretagne Occidentale
Yaneira Wilson, Architecte urbaniste, Maîtresse de Conférences, ENSA Paris Val de Seine