janvier 2026
Les temps de l’urbanisme 2
Les temps de l’urbanisme 2
L’urbanisme temporaire face à l’accélération
Sandra Breux
Institut national de la recherche scientifique
Antoine Fleury
CNRS - UMR 8504 Géographie-cités
Sandra Mallet
Université de Reims Champagne-Ardenne, Institut d’aménagement des territoires, d’environnement et d’urbanisme de Reims (IATEUR- ESIReims), EA 2076 Habiter
Thomas Zanetti
Université Lyon 3 Jean-Moulin | UMR Environnement Ville Société
Les temps de l’urbanisme 2
L’urbanisme temporaire face à l’accélération
Les temps de l’urbanisme 2 : l’urbanisme temporaire face à l’accélération,
Riurba no
19, janvier 2026.
URL : https://www.riurba.review/article/19-temps/editorial-19/
Article publié le 1er sept. 2026
post->ID de l’article : 7198 • Sous-titre[0] : L
Soumises à un contexte aujourd’hui largement documenté d’accélération (Rosa, 2010[1]Rosa H. (2010). Accélération : une critique sociale du temps, Paris, La Découverte.) et d’urgence généralisées (Virilio, 1977[2]Virilio P. (1977). Vitesse et politique : essai de dromologie, Paris, Galilée.), les pratiques professionnelles et les politiques publiques qui façonnent les environnements urbains ont profondément évolué ces dernières années, pour intégrer explicitement une dimension temporelle auparavant considérée comme allant de soi (Mallet, 2024[3]Mallet S. (2024). Politiques urbaines de l’accélération : les temps de l’urbanisme présentiste, La Tour-d’Aigues, Éditions de l’Aube.). Dans un régime d’intervention caractérisé par l’incertitude (Amphoux, 2022[4]Amphoux P. (2022). « Vers un urbanisme de l’incertitude », Raison présente, n°222(2), p. 49-57.) et par une incapacité grandissante à anticiper l’avenir, le temps s’est imposé comme une donnée incontournable pour des pratiques traditionnellement centrées sur une action par et dans l’espace.
Cette évolution se traduit notamment par le développement de pratiques qui revendiquent leur inscription dans des temporalités spécifiques, marquées par la courte durée. Depuis une vingtaine d’années, les initiatives et les projets se sont multipliés, dans les rues, dans les jardins ou dans les friches, sous des qualificatifs, au départ, foisonnants : « Do-it-yourself », « éphémère », « événementiel », « pop-up », « tactique », « transitoire », etc. (Nédélec, 2017[5]Nédélec P. (2017). « De nouveaux mots pour de nouvelles modalités de fabrique de la ville ? Initiatives citadines d’aménagement des espaces publics », L’Information géographique, n° 81(3), p. 94-107.). Puis l’éventail terminologique s’est resserré autour de trois notions qui, tout en partageant une attention aux temporalités courtes, se distinguent par leurs objets et leurs finalités : initialement, l’urbanisme temporaire renvoie à des occupations limitées dans le temps, l’urbanisme tactique s’appuie sur des initiatives citoyennes par petites touches dans l’espace public, tandis que l’urbanisme transitoire utilise l’expérimentation pour accompagner les transformations urbaines (Lejoux et Paulhiac Scherrer, 2023[6]Lejoux P, Paulhiac Scherrer F. (2023). « Covid-19 et émergence d’un “urbanisme de transition” en faveur des mobilités actives à Lyon et à Montréal », Espaces et sociétés, n° 189(2), p. 23-38. ; Colin et al., 2026[7]Colin B, Fleury A, Mallet S, Zanetti T (dir.). (2026). L’urbanisme transitoire. Temps, pratiques et transitions, La Tour-d’Aigues, Éditions de l’Aube. ; voir aussi l’article de Guillaume Éthier dans ce numéro). Dans le secteur professionnel comme dans le champ académique francophone et anglophone (Andres et Zhang, 2020[8]Andres L, Zhang AY (dir.). (2020). Transforming cities through temporary urbanism: A comparative international overview, Cham, Springer International Publishing. ; Mallet et al., 2023[9]Mallet S, Mège A, Fleury A. (2023). « Le temporaire comme instrument de la fabrique urbaine : émergence et ancrage dans la métropole de Bordeaux », Riurba, n° 14.), le terme « temporaire » (temporary) tend cependant à s’imposer, dans la mesure où il permet de rassembler ces multiples pratiques, aujourd’hui institutionnalisées et professionnalisées, qui mettent la variable temporelle au cœur de leurs projets de transformation de l’espace, bâti ou ouvert.
La recherche urbaine s’y est très tôt intéressée, en mettant l’accent sur le potentiel d’innovation des occupations temporaires ou des aménagements tactiques, tant en termes d’usages que de manières de fabriquer la ville (Haydn et Temel, 2006[10]Haydn F, Temel R (dir.). (2006). Temporary urban spaces: Concepts for the use of city spaces, Bâle, Birkhauser.). Ces pratiques n’en sont pas moins en tension avec les logiques néolibérales, et de nombreux travaux ont ensuite montré qu’en s’institutionnalisant, elles tendaient à s’inscrire dans des logiques d’accroissement de la rente foncière (Adisson, 2017[11]Adisson F. (2017). « Choisir ses occupants. Quand les grands propriétaires adoptent des collectifs pour la gestion transitoire des friches urbaines », Métropolitiques. [En ligne) et des stratégies de régénération urbaine (Bragaglia et Caruso, 2020[12]Bragaglia F, Caruso N. (2020). « Temporary uses: A new form of inclusive urban regeneration or a tool for neoliberal policy? », Urban Research & Practice, n° 15(2), p. 194‑214. ; Ferreri, 2015[13]Ferreri M. (2015). « The seductions of temporary urbanism », Ephemera: Theory & Politics in Organization, n° 15(1), p. 181‑191.), voire de gentrification et de marchandisation (Tonkiss, 2013[14]Tonkiss F. (2013). « Austerity urbanism and the makeshift city », City, n° 17(3), p. 312‑324. ; Mould, 2014[15]Mould O. (2014). « Tactical urbanism: The new vernacular of the creative city », Geography Compass, n° 8(8), p. 529-539.). Un autre ensemble de travaux a quant à lui plutôt analysé l’urbanisme temporaire sous l’angle des nouvelles compétences et des nouveaux métiers (Dumont et Vivant, 2016[16]Dumont M, Vivant E. (2016). « Du squat au marché public : trajectoire de professionnalisation des opérateurs de lieux artistiques off », Réseaux, n° 200(6), p. 181‑208. ; Dubeaux, 2017[17]Dubeaux S. (2017). « Les utilisations intermédiaires des espaces vacants dans les villes en décroissance : transferts et transférabilité entre l’Allemagne et la France », thèse de doctorat en géographie et aménagement, université Paris Sciences et Lettres. ; Madanipour, 2018[18]Madanipour A. (2018). « Temporary use of space: Urban processes between flexibility, opportunity and precarity », Urban Studies, n° 55(5), p. 1093‑1110.), montrant que cette institutionnalisation va de pair avec des processus, tant de professionnalisation des collectifs qui l’ont initié (Pinard et Morteau, 2019[19]Pinard J, Morteau H. (2019). « Professionnels de l’occupation temporaire, nouveaux acteurs de la fabrique de la ville ? Du renouvellement des méthodes en urbanisme à l’émergence de nouveaux métiers », Riurba), que d’adaptation à ces nouvelles manières de penser et de faire la ville parmi les acteurs plus classiques de sa fabrique (Delarc, 2018[20]Delarc M. (2018). « Une immersion dans le projet “Réinventons nos places” à Paris (Places des Fêtes, de la Nation et de la Bastille) : une analyse de situations de travail et de productions de connaissances au sein des services de la Ville de Paris », thèse de doctorat en aménagement de l’espace, urbanisme, université Paris-Est.). Plus récemment, on constate qu’il est devenu un outil à part entière de la fabrique urbaine, mobilisé par un large panel d’acteurs (Mallet et al., 2023[21]Op. cit.). Mais tout en prenant acte des innovations qu’il véhicule – par exemple en termes d’accès à la ville pour les acteurs de l’économie sociale et solidaire (ESS) (Cottet, 2024[22]Cottet F. (2024). « L’économie sociale et solidaire face au problème immobilier : acteurs, processus et tensions dans la production de locaux d’activité abordables dans les métropoles françaises », thèse de doctorat en urbanisme, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.) –, la recherche urbaine s’interroge de plus en plus sur sa capacité à transformer durablement les politiques urbaines (Andres, 2025[23]Andres, L. (2025). Adaptable cities and temporary urbanism, New York, Columbia. ; Colin et al., 2026[24]Op. cit.) ; quelques travaux montrent notamment que son intégration dans les pratiques ordinaires rencontre des formes de résistance institutionnelle, et que le recours au temporaire, loin d’être généralisé, reste encore souvent confiné à certains types de projets et demeure dépendant d’une volonté politique locale (Schreiber, 2025[25]Schreiber F. (2025). « The long road from urban experimentation to the transformation of urban planning practice: The case of tactical urbanism in the city of Barcelona », Journal of Urban Mobility, n° 7. [En ligne).
Tous ces travaux ont largement participé, en retour, au renouvellement de la réflexion sur le temps dans la recherche urbaine, en se dégageant d’une approche linéaire et hiérarchisée, fondée sur un principe de permanence, pour adopter une perspective dynamique des temporalités prenant acte de l’instabilité, de l’imprévisibilité et de l’impermanence contemporaines (Bishop et Williams, 2012[26]Bishop P, Williams L. (2012). The temporary city, Oxford, Routledge.). Se plaçant dans leur sillage, le présent numéro interroge les pratiques d’urbanisme temporaire dans leurs rapports au temps, à l’incertitude et à l’urgence. Si leur succès récent peut laisser penser que le temps court représente le nouveau paradigme dominant de l’action urbaine, valorisant une flexibilité et une immédiateté caractéristiques du régime présentiste (Mallet, 2024[27]Op. cit.), les temporalités de l’action urbaine n’en demeurent pas moins hétérogènes. Comme le montre bien le numéro 18 de la Riurba[28]Issu d’un même appel à articles, le numéro 18 de la Riurba explore les temporalités à l’œuvre dans la fabrique urbaine, leur pluralité ainsi que les décalages et ajustements qui l’accompagnent. que vient compléter et approfondir le présent dossier, elles renvoient à des temps courts comme à des temps longs et traduisent des temporalités diversifiées. En quoi les projets relevant de l’urbanisme temporaire sont-ils pensés (ou non) en relation avec les temporalités plus longues du projet urbain, de la planification voire des sociétés urbaines plus largement ? Quelles sont les stratégies temporelles des acteurs du temporaire, autrement dit comment se positionnent-ils face à l’urgence et à l’incertitude ? In fine, on peut se demander si l’urbanisme temporaire traduit une fabrique accélérée de l’urbain, ou s’il peut constituer un levier pour résister, dans une certaine mesure et selon tous les registres que cela suppose, à cette accélération.
Tel est le fil directeur de ce numéro qui rassemble des auteurs et des autrices provenant de plusieurs disciplines des études urbaines, principalement en urbanisme et aménagement, mais aussi en sociologie et en architecture. À partir de méthodes classiques en sciences sociales (analyse documentaire, entretiens auprès d’une diversité d’acteurs, participation observante, enquête ethnographique) mais aussi de méthodes plus originales, comme la photographie d’intervalle (Smith, 2007[29]Smith T. (2007). « Repeat photography as a method in visual anthropology », Visual Anthropology, n° 20(2-3), p. 179-200.), leurs articles explorent ces questionnements à des échelles spatiales et dans des types d’espaces variés – de l’échelle du projet à celle des politiques métropolitaines, des bâtiments aux espaces publics, des projets emblématiques à des formes d’intervention plus ordinaires – tout en donnant à voir différents usages du temporaire, qu’il s’agisse de préfiguration, de gestion de l’attente (du côté de la maîtrise d’ouvrage) ou, à l’inverse, d’une forme de mobilisation pour dévier la trajectoire d’un projet (du côté de la maîtrise d’œuvre).
Jonathan Haquet analyse le rapport au temps des maîtres d’ouvrage de projets urbains en France et en Espagne, qui intègrent dans leur programmation un objet éphémère peu traité dans la littérature, les food courts, en vue de réduire leurs incertitudes et d’accroître leurs opportunités discursives et programmatiques. Baptiste Colin et Thomas Zanetti proposent d’appréhender l’urbanisme temporaire comme un outil transversal de politiques publiques et comme un dispositif d’accélération des temporalités de l’action publique à travers un retour chronologique sur son déploiement dans la métropole de Lyon. Vassili Duverly s’interroge quant à lui sur la manière dont sont repensées les temporalités des projets de renouvellement urbain au sein d’un quartier NPNRU de la métropole européenne de Lille et le rôle qui y est attribué à l’urbanisme transitoire. S’intéressant au très médiatisé programme Réinventons nos places, qui a popularisé en France l’urbanisme tactique, Juliette Charron analyse ensuite finement la manière dont ces méthodes transforment leprocessus de projet et ses rythmes, du côté de la maîtrise d’ouvrage comme du côté des collectifs d’architectes intervenant à l’échelle d’une place. Toujours à Paris, Léa Goudezeune revient sur le déroulement d’une démarche de préfiguration au sein d’une des opérations françaises les plus emblématiques de l’urbanisme transitoire, celle des Grands Voisins, en examinant sa fonction d’articulation temporelle. En passant à une échelle nationale, Fanny Cottet s’intéresse pour sa part au processus de construction d’un problème public, celui de l’accès à l’immobilier abordable pour les acteurs de l’ESS, en analysant une production discursive centrée sur le rapport au temps, l’ancrage territorial et l’enjeu de pérennisation de ce type d’activité. Enfin, Guillaume Éthier cherche à montrer les effets d’un aménagement éphémère sur les pratiques sociales (interactions), spatiales (mouvements) et temporelles (durées) des usagers d’un espace public à Montréal, avançant la possibilité de s’appuyer sur le temporaire pour ralentir la vie urbaine.
Au-delà de cette diversité d’objets, d’échelles et d’usages du temporaire, l’intérêt de ce numéro est de donner à voir les différentes manières dont les acteurs de l’urbanisme temporaire se saisissent stratégiquement des temporalités dans la conduite de leurs projets. Trois grands registres stratégiques[30]Ces trois registres ne forment pas des catégories étanches, et une même démarche temporaire peut les articuler. se dégagent des articles rassemblés ici : les acteurs de l’urbanisme temporaire peuvent chercher à accélérer, intensifier ou optimiser l’action, privilégier des démarches de préfiguration fondées sur l’expérimentation et l’adaptation, ou encore s’inscrire dans des stratégies de pérennisation visant à stabiliser les usages et les transformations engagées.
Faire fructifier le temporaire pour accélérer
Liée à la crise écologique, à l’instabilité politique, à l’austérité budgétaire ou encore à des logiques d’investissement inégales selon les territoires, l’incertitude transforme les conditions de l’action urbaine. Fondée sur des temporalités de longue durée, celle-ci est désormais conduite à intégrer des modalités d’intervention plus adaptables. Les démarches d’urbanisme temporaire sont particulièrement mobilisées pour ne pas figer toute possibilité d’action. Au-delà, elles peuvent servir un enjeu de maîtrise temporelle qui se décline en différentes saisies stratégiques des temporalités de projet, qui aspirent à faire de l’incertitude une opportunité, et de l’urgence une ressource pour l’action. Un premier registre stratégique relie l’incertitude à l’urgence, et donne à l’urbanisme temporaire un triple rôle d’accélération, d’intensification et d’optimisation, selon une logique globale de mobilisation productive du temps.
En assumant une volonté d’accélération, l’urbanisme temporaire exprime un présentisme aménagiste qui prend le parti d’agir vite. Qu’il s’agisse de l’ouverture anticipée de sites de projets, d’aménagements et d’activités temporaires (comme les food courts, voir l’article de Jonathan Haquet), de la pose de mobiliers temporaires (Vassili Duverly) ou de la mise en place d’un « cabanon » accueillant le public (Juliette Charron), la mise en œuvre rapide d’actions légères permet une accélération au sein de projets urbains dont les temporalités demeurent longues. S’accompagnant de pratiques discursives qui attestent de la mise en projet des espaces amenés à évoluer, l’urbanisme temporaire favorise une accélération à la fois matérielle et symbolique de l’entrée en action, qui dépasse d’ailleurs les seules opérations d’aménagement pour s’étendre à d’autres secteurs des politiques publiques, avec diverses mesures destinées à faciliter son développement.
La posture d’accélération qui peut caractériser l’urbanisme temporaire cherche à rendre productifs la vacance spatiale et le vide temporel, les occupations provisoires étant génératrices de bénéfices financiers et symboliques selon une finalité marchande, et permettant d’apporter des réponses rapides et ponctuelles à des besoins sociaux parfois urgents dans le cadre de politiques publiques. Si les démarches temporaires n’entretiennent souvent aucun lien avec le futur des espaces dans lesquels elles se déploient, elles peuvent néanmoins manifester dans le présent une intention de changement, en rentabilisant la durée nécessaire à la transformation des espaces urbains, qu’il convient d’ « activer » en amont de la mise en œuvre opérationnelle des projets et du démarrage de travaux.
Ce passage rapide à l’action, qui fait de l’accélération une vertu pour conjurer l’incertitude, se double d’une recherche d’intensification de l’action urbaine, en vue de produire des bénéfices immédiats, dans l’attente de la réalisation des projets et des promesses de résultats qu’ils portent. L’intensification dans le présent (par un événement ponctuel ou répété, par un investissement éphémère mais continu) peut tout d’abord encourager l’attractivité et la revalorisation symbolique de sites de projets en déficit d’image, comme d’anciennes friches ou quartiers industriels, susciter une dynamique de réinvestissement des acteurs des marchés fonciers et immobiliers en opérant un changement de regard, ou encore réintroduire de l’activité dans des territoires où les transformations se font attendre, comme dans les quartiers en renouvellement urbain (voir l’article de Vassili Duverly). Plus largement, elle permet de donner aux habitants et aux futurs usagers des gages quant à l’imminence du changement, par sa mise en scène et en récit, même temporaire.
Cette intensification propre à de nombreuses démarches d’urbanisme temporaire devient également un outil de structuration et d’animation du projet urbain. Le recours à un quotidien intensifié rend le projet omniprésent, et le temporaire est mobilisé pour assurer une continuité temporelle à l’action urbaine par l’ajustement des différentes phases qui la composent. Il s’agit, notamment dans le cas de l’aménagement des espaces publics (voir l’article de Juliette Charron dans ce numéro), d’éviter toute rupture dans la réalisation d’un projet « en train de se faire » et de le rendre tangible au fur et à mesure de son exécution, en « occupant le terrain » pour animer l’espace par une présence directe et quotidienne.
En ouvrant des espaces de manière anticipée, ce sont aussi divers usages qui peuvent être intensifiés à court terme, qu’ils soient consuméristes avec les food courts (Jonathan Haquet), professionnels dans le cas de l’accompagnement de certaines filières économiques (Baptiste Colin et Thomas Zanetti, Fanny Cottet), sociaux avec l’hébergement de populations précaires (Léa Goudezeune) ou plus ordinaires dans le cadre d’aménagements transitoires ou saisonniers des espaces publics (Juliette Charron, Guillaume Éthier et Vassili Duverly). L’intensification par le temporaire profite enfin à une action publique en quête de visibilisation et désireuse de rapidement mettre en valeur ses résultats, malgré une réduction des moyens budgétaires dont elle dispose.
Accélération et intensification soutiennent par ailleurs une optimisation des temps de veille des projets, jugés improductifs, par l’adjonction de temporalités courtes dans l’action. C’est particulièrement le cas lors des phases de chantier qui génèrent de surcroît des externalités négatives d’ordre matériel ou en termes d’image. Des interventions souples et éphémères ont pour objectif d’accompagner la réalisation des travaux et d’en favoriser l’acceptation par les riverains et usagers (Juliette Charron et Vassili Duverly). Le déploiement de l’urbanisme temporaire a également représenté une opportunité d’optimisation du patrimoine foncier et immobilier des collectivités comme du privé, allant de son simple entretien, d’économies de gestion et d’une moindre consommation de ressources foncières raréfiées jusqu’à sa mobilisation pour accueillir diverses initiatives.
Ce triple registre d’accélération, d’intensification et d’optimisation traduit le rapport renouvelé, dans le sens d’une recherche de flexibilité, qu’entretient l’action urbaine au temps. Il signale que la maîtrise du temps est devenue tout aussi essentielle que celle de l’espace pour mener à bien des projets, si ce n’est prioritaire face aux limites d’une consommation extensive de l’espace à laquelle semble se substituer une consommation intensive du temps. En cela, les démarches temporaires n’enclenchent pas de réelle remise en cause de l’urbanisme de croissance, mais en déplacent le levier productiviste de l’espace vers le temps, pour s’adapter à un ensemble de contraintes économiques, écologiques ou réglementaires. Cependant, l’urbanisme temporaire ne se réduit pas à ce premier registre stratégique. Il peut également se référer à des temporalités de moyen terme et à une saisie différenciée de l’incertitude qui se concrétise notamment dans la pratique de la préfiguration.
Composer avec l’incertitude et l’urgence par la préfiguration
Dans le champ de l’action urbaine, la préfiguration est une méthode de conception et de programmation qui consiste à préparer et à anticiper un projet par des actions temporaires, en testant divers usages et fonctions sur des espaces amenés à évoluer. Fréquemment associée à la démarche d’urbanisme transitoire, elle s’inscrit entre le court et le moyen terme, et elle est de plus en plus considérée comme une phase à part entière des projets urbains, qui favorise leur cohérence temporelle et spatiale. La préfiguration est donc censée accroître la maîtrise des temporalités de l’action publique urbaine : elle rend le futur moins incertain en l’expérimentant de manière réversible dans le présent.
La préfiguration s’inscrit par ailleurs dans une pratique incrémentale et itérative du projet urbain (Pinson, 2005[31]Pinson G. (2005). « L’idéologie des projets urbains », Sciences de la société : les cahiers du LERASS, n° 65(28-51). ; Bertoni et Leurent, 2017[32]Bertoni A, Leurent A. (2017). « L’aménagement temporaire, révélateur d’espaces et de pratiques pour le projet urbain », disP-The Planning Review, n° 53(3), p. 33-42.). Celui-ci est conçu à travers un va-et-vient entre des projections de long terme et des enseignements tirés d’actions de plus ou moins court terme, ces derniers offrant l’opportunité de corriger ou de redéfinir le projet. Comme l’illustre le cas d’une place parisienne étudiée dans ce numéro par Juliette Charron, l’importance que tend à prendre la préfiguration peut laisser penser que le processus de construction du projet est dans certains cas plus stratégique que le projet en lui-même. Le projet urbain s’apparenterait alors plus à une démarche temporelle qu’à une action spatiale.
En tant qu’outil d’ajustement du projet, la préfiguration sert un objectif d’adaptation. Elle permet de composer avec l’urgence et s’appuie sur des aménagements évolutifs, réversibles et temporaires (ou transitoires) pour maintenir les possibilités de remaniement des projets en fonction du caractère changeant des besoins sociaux, des contraintes réglementaires et opérationnelles, du contexte politique et économique, et du cadre financier. La préfiguration s’empare de la vacance foncière et immobilière pour donner aux projets des marges de manœuvre, par exemple en ne restreignant pas un bâti à un usage unique et définitif. Elle est ainsi souvent opposée à la planification traditionnelle, rigide et n’intégrant que faiblement la variable temporelle.
Les bénéfices associés à la préfiguration et aux démarches d’urbanisme transitoire rejoignent ceux poursuivis à travers l’intensification (animation des sites, revalorisation symbolique, visibilité de l’action, mise en récit des projets), auxquels s’ajoute une dimension d’expérimentation. Les concepteurs prêtent à cette dernière la faculté de réduire l’incertitude future en accordant la possibilité de tester dans le présent les usages qui seront appelés à être pérennisés, par exemple à propos de l’appropriation des espaces publics par les habitants dans les quartiers en renouvellement urbain (Vassili Duverly). L’expérimentation vient nourrir une programmation qui se veut ouverte et susceptible d’être révisée, comme ce fut le cas pour l’opération emblématique des Grands Voisins (Léa Goudezeune).
Introduisant une nouvelle phase dans l’action urbaine, dédiée à l’articulation des différentes temporalités enchevêtrées d’un projet d’aménagement, la préfiguration reflète un rapport au temps qui diffère de celui convoqué par les principes d’accélération, d’intensification et d’optimisation. Si elle renvoie à la quotidienneté des pratiques, la préfiguration relie le temporaire à la permanence. Il arrive ainsi qu’une action ou une installation éphémère, prévue pour expérimenter des usages et apporter une réflexion située à une programmation dont l’horizon demeure ouvert, soit pérennisée dans la réalisation d’un projet urbain – comme ce fut le cas du cabanon de la place des Fêtes (Juliette Charron) – ou qu’un bâtiment initialement voué à la destruction soit finalement conservé après avoir été temporairement occupé. Le transitoire, dans sa fonction d’adaptation à l’incertitude et dans sa manière de composer avec l’urgence, peut entériner, en redéfinissant les futurs potentiels, une pérennisation de l’existant et une rupture avec le temporaire.
Résister à l’urgence et sortir du temporaire par la pérennisation
Face à la tyrannie de l’urgence (Laïdi, 1999[33]Laïdi Z. (1999). La tyrannie de l’urgence, Paris, Le Cerf.) et à l’accélération de la vie sociale, des alternatives voire des formes de résistance à un urbanisme présentiste (Mallet, 2024[34]Op. cit.) sont apparues au cours des dernières années, y compris au sein des démarches d’urbanisme temporaire. Ces dernières favorisent en effet les pratiques de réemploi, de recyclage ou de réhabilitation, et défendent une consommation frugale des ressources. Certains acteurs spécialisés du secteur emploient depuis peu le terme d’urbanisme de maintien ou de maintenance, qui rejoint l’idée de pérennisation par le soin apporté à préserver, à conforter et à mettre en valeur l’existant (Denis et Pontille, 2022[35]Denis J, Pontille D. (2022). Le soin des choses. Politiques de la maintenance, Paris, La Découverte., cité par Vassili Duverly), rendu nécessaire par l’ampleur de la menace écologique. D’autres peuvent aller jusqu’à prôner une non-intervention ou une sanctuarisation.
L’urbanisme temporaire n’est donc pas systématiquement synonyme d’accélération. Il peut au contraire favoriser, à partir d’aménagements éphémères, un ralentissement de la vie urbaine, comme l’avance Guillaume Éthier dans ce numéro, à partir du cas d’une piétonisation temporaire à Montréal. Cet exemple montre que l’urbanisme temporaire peut constituer un moyen d’inviter la population à réinvestir physiquement et dans la durée des espaces publics, et d’inciter à des pratiques de la lenteur, voire à des formes d’immobilisation. En rendant ces espaces publics plus « collants », certaines démarches d’urbanisme temporaire peuvent permettre une neutralisation de l’accélération des modes de vie. Le rapport au temps de ces démarches n’est donc pas univoque, et elles peuvent, par leur action sur l’espace, changer le temps des usagers dans le sens d’un ralentissement, à rebours de l’intensification évoquée plus haut. Néanmoins, ce type d’intervention reste très localisé, limité à des contextes spécifiques, en général très centraux, et à des pans spécifiques de la vie urbaine, liés aux usages des espaces publics.
D’autres pratiques sociales tentent de mettre en œuvre une résistance à l’accélération et de combattre l’incertitude par la pérennisation. C’est le cas du secteur de l’ESS qui, après avoir investi l’urbanisme temporaire comme un cadre privilégié de sa croissance, entend désormais résoudre une situation de précarité foncière et immobilière. Comme l’explique Fanny Cottet dans ce numéro, les discours et pratiques des acteurs de l’ESS (et d’une partie de ceux de l’urbanisme temporaire) ont évolué lors des dernières années. Valorisant initialement le temporaire comme une opportunité d’accéder à des locaux abordables et voyant dans le court terme un levier favorable à la créativité, les acteurs de l’ESS ont, au fil de la progressive professionnalisation du secteur, adopté une posture critique vis-à-vis d’un rapport au temps qui les condamnait à la précarité. Des initiatives comme la création de foncières solidaires traduisent alors le repositionnement de ces acteurs en faveur de la pérennisation de leurs activités.
Cette trajectoire, examinée par Fanny Cottet sous l’angle de la construction du problème public et de la mise à l’agenda politique de l’accès à l’immobilier pour l’ESS, rappelle la centralité de l’enjeu de maîtrise temporelle, ici combiné à celui de la maîtrise du foncier, et que la double maîtrise de l’espace et du temps n’est pas également distribuée entre les différents protagonistes de la fabrique urbaine. Les démarches d’urbanisme temporaire renvoient, en effet, à des rapports de pouvoir et à des inégalités (Moore-Cherry et Bonnin, 2020[36]Moore-Cherry N, Bonnin C. (2020). « Playing with time in Moore Street, Dublin: Urban redevelopment, temporal politics and the governance of space-time », Urban Geography, n° 41(9), p. 1198‑1217.). Quand de nombreux occupants d’opérations temporaires sont plongés dans une situation de précarité spatiale et temporelle (Védrine et Zanetti, 2025[37]Védrine C, Zanetti T (dir.). (2025). Hébergement et occupations temporaires. Spatialités et temporalités des territoires de l’accueil, Paris, L’œil d’or.) et dans un enchaînement de baux de courte durée, les propriétaires et les maîtres d’ouvrage cherchent de leur côté à profiter de la souplesse offerte par l’urbanisme temporaire pour rentabiliser, accélérer ou adapter leurs projets. La volonté de tirer parti de l’incertitude pour mieux maîtriser le temps chez les acteurs en capacité de le faire a pour corollaire une précarisation, un vécu douloureux de l’urgence et une vulnérabilité accrue face à l’incertitude pour ceux qui ne disposent pas d’un tel pouvoir (Ferreri, 2021[38]Ferreri M. (2021). The Permanence of temporary urbanism normalising precarity in austerity London, Londres, Amsterdam University Press.). Ainsi, les acteurs dominants sont les plus aptes à mettre à profit l’incertitude en recherchant l’accélération et le court terme, quand ceux qui subissent le temps plaident pour une pérennisation en vue d’éloigner une incertitude sur laquelle ils n’ont aucune prise.
En analysant la trajectoire de déploiement de l’urbanisme temporaire dans la métropole de Lyon, Baptiste Colin et Thomas Zanetti rendent bien compte de cette très inégale répartition de la maîtrise temporelle. Une caractéristique centrale de l’urbanisme temporaire institutionnalisé par une collectivité territoriale réside dans sa capacité à prévenir la pérennisation d’occupations non souhaitées. L’urbanisme temporaire est d’abord perçu comme un risque pour l’action publique, et seul un niveau suffisant de maîtrise temporelle de la part de la puissance publique peut venir modifier cette perception négative. Le succès de l’urbanisme temporaire repose alors sur la diminution des perspectives de pérennisation, par la sécurisation des durées des occupations et des délais de libération des sites.
En définitive, en analysant les différentes stratégies temporelles des acteurs de l’urbanisme temporaire, les articles présentés ici dressent un portrait tout en nuances et en ambivalences de ces pratiques d’aménagement. S’il favorise l’expérimentation et la participation citoyenne, l’urbanisme temporaire s’accompagne souvent d’une mise au travail des usagers et des habitants. S’il donne une place dans la ville à certains professionnels et acteurs de l’ESS, il n’en participe pas moins d’une précarisation de ces derniers. S’il permet de faire évoluer les pratiques dominantes de la fabrique urbaine au plus près des enjeux sociaux et écologiques contemporains, il contribue aussi à les adapter aux logiques d’attractivité, de valorisation foncière et de concurrence métropolitaine. À mesure qu’il se professionnalise et s’institutionnalise, l’urbanisme temporaire fait coexister des pratiques, des initiatives et des stratégies de plus en plus diversifiées, dont beaucoup contribuent à une fabrique accélérée de l’urbain, mais dont quelques-unes parviennent à passer entre les mailles des politiques néolibérales et de l’accélération.
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[20] Delarc M. (2018). « Une immersion dans le projet “Réinventons nos places” à Paris (Places des Fêtes, de la Nation et de la Bastille) : une analyse de situations de travail et de productions de connaissances au sein des services de la Ville de Paris », thèse de doctorat en aménagement de l’espace, urbanisme, université Paris-Est.
[21] Op. cit.
[22] Cottet F. (2024). « L’économie sociale et solidaire face au problème immobilier : acteurs, processus et tensions dans la production de locaux d’activité abordables dans les métropoles françaises », thèse de doctorat en urbanisme, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
[23] Andres, L. (2025). Adaptable cities and temporary urbanism, New York, Columbia.
[24] Op. cit.
[25] Schreiber F. (2025). « The long road from urban experimentation to the transformation of urban planning practice: The case of tactical urbanism in the city of Barcelona », Journal of Urban Mobility, n° 7. [En ligne].
[26] Bishop P, Williams L. (2012). The temporary city, Oxford, Routledge.
[27] Op. cit.
[28] Issu d’un même appel à articles, le numéro 18 de la Riurba explore les temporalités à l’œuvre dans la fabrique urbaine, leur pluralité ainsi que les décalages et ajustements qui l’accompagnent.
[29] Smith T. (2007). « Repeat photography as a method in visual anthropology », Visual Anthropology, n° 20(2-3), p. 179-200.
[30] Ces trois registres ne forment pas des catégories étanches, et une même démarche temporaire peut les articuler.
[31] Pinson G. (2005). « L’idéologie des projets urbains », Sciences de la société : les cahiers du LERASS, n° 65(28-51).
[32] Bertoni A, Leurent A. (2017). « L’aménagement temporaire, révélateur d’espaces et de pratiques pour le projet urbain », disP-The Planning Review, n° 53(3), p. 33-42.
[33] Laïdi Z. (1999). La tyrannie de l’urgence, Paris, Le Cerf.
[34] Op. cit.
[35] Denis J, Pontille D. (2022). Le soin des choses. Politiques de la maintenance, Paris, La Découverte.
[36] Moore-Cherry N, Bonnin C. (2020). « Playing with time in Moore Street, Dublin: Urban redevelopment, temporal politics and the governance of space-time », Urban Geography, n° 41(9), p. 1198‑1217.
[37] Védrine C, Zanetti T (dir.). (2025). Hébergement et occupations temporaires. Spatialités et temporalités des territoires de l’accueil, Paris, L’œil d’or.
[38] Ferreri M. (2021). The Permanence of temporary urbanism normalising precarity in austerity London, Londres, Amsterdam University Press.