frontispice

Vers un urbanisme des rythmes
Approche chronotopique
des berges du fleuve Rouge à Hanoï

Thibault Cassagne
Laboratoire de recherche en architecture (LRA), Toulouse

Luc Gwiazdzinski
Laboratoire de recherche en architecture (LRA), Toulouse

frontispice

Vers un urbanisme des rythmes
Approche chronotopique
des berges du fleuve Rouge à Hanoï

• Sommaire du no 18

Thibault Cassagne Laboratoire de recherche en architecture (LRA), Toulouse Luc Gwiazdzinski Laboratoire de recherche en architecture (LRA), Toulouse

Vers un urbanisme des rythmes : approche chronotopique des berges du fleuve Rouge à Hanoï, Riurba no 18, juillet 2025.
URL : https://www.riurba.review/article/18-temps/rythmes/
Article publié le 17 mai 2026

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Thibault Cassagne, Luc Gwiazdzinski
Article publié le 17 mai 2026
  • Abstract
  • Résumé

Chronotopic approach to the banks of the Red River in Hanoi. Toward an urbanism of rhythms

This contribution is situated within a global context of transformation and uncertainty, marked by the acceleration of our ways of life and by the urgency of addressing the social, environmental, and climatic challenges facing contemporary societies. It focuses on the different ways of inhabiting the fluctuating banks of the Red River as it flows through the metropolis of Hanoi, Vietnam. Studying these riverfront spaces under pressure and in constant motion requires adopting a spatio-temporal approach that takes into account the rhythms of a territorial system shaped by socio-environmental events. This, in turn, calls for the deployment of situated methodologies and tools for observation, analysis, and action. The approach makes it possible to identify forms of cohabitation at work between an “urbanism of modernity”– that of programmed and planned timeframes promoted by authorities seeking to fix the river – and an “urbanism of rhythms”, rooted in residents’appropriations, whether creative or driven by survival, which engages with fluctuation and unpredictability. Finally, the research invites reflection on a possible shift from a prevailing “metaphysics of stability” in urbanism and in architecture toward a “politics of rhythms”.

Cette contribution s’inscrit dans le contexte global de mutation et d’incertitude marqué par l’accélération de nos modes de vie et par l’urgence de relever les défis sociaux, environnementaux et climatiques auxquels sont confrontées nos sociétés contemporaines. Elle s’intéresse aux différentes manières d’habiter les rives fluctuantes du fleuve Rouge dans sa traversée de la métropole de Hanoï, au Vietnam. Étudier ces espaces riverains en mouvement et sous pression oblige à adopter une approche spatiotemporelle prenant en compte les rythmes d’un système territorial fluctuant au gré d’évènements socioenvironnementaux. Cela nécessite de déployer des méthodologies et des outils d’observation, d’analyse et d’action situés. L’approche permet de repérer des cohabitations à l’œuvre entre un « urbanisme de la modernité », celui des temps programmés et planifiés porté par les autorités qui cherchent à fixer le fleuve, et un « urbanisme des rythmes », celui des appropriations habitantes, créatives ou de survie qui fait avec les fluctuations et l’imprévisible. Enfin, la recherche permet de réfléchir au possible passage d’une « métaphysique du stable », qui prévaut dans l’urbanisme et dans l’architecture, à une « politique des rythmes ».

Cet encadré technique n’est affiché que pour les administrateurs
post->ID de l’article : 6430 • Résumé en_US : 6481 • Résumé fr_FR : 6478 • Sous-titre[0] : A

Introduction :
une première approche temporelle des rives de Hanoï

Cette contribution propose une expérience sensible des « temps vécus » (Maldiney, 1973[1]Maldiney H. (1973). Regard, parole, espace, Paris, L’Âge d’Homme, 322 p. ; Lefebvre, 1974[2]Lefebvre H. (1974). La production de l’espace, Paris, Anthropos, 512 p. ) en adoptant une approche expérimentale des modes d’habiter – entendus comme « mode[s] de connaissance du monde et type de relations affectives loin d’une approche abstraite ou technocratique de l’espace » (Dardel, 1952[3]Dardel É. (1952). L’Homme et la Terre. Nature de la réalité géographique, Paris, CTHS, 201 p.). L’analyse porte sur la rive à Hanoï, sur les temporalités et pratiques quotidiennes des populations qui y vivent. L’approche déployée se veut à la fois expérimentale et située (Brunet, 1992[4]Brunet R. (1992). Les mots de la géographie: dictionnaire critique, Montpellier, Reclus, 578 p. ; Claval, 1995[5]Claval P. (1995). La géographie culturelle, Paris, Armand Colin, 384 p.). Elle repose sur une lecture vivante de l’urbanisme en mouvement, envisagée sous l’angle de l’adaptabilité entendue comme condition de l’habitabilité (Rollot, 2017[6]Rollot M. (2017). Critique de l’adaptabilité, Paris, Libre et Solidaire, 222 p.), dans ces territoires hydrauliques façonnés par la « double pulsation » d’un fleuve en mouvement et d’une ville en expansion, notamment sur ses lisières fluviales. Elle s’appuie également sur une méthodologie de terrain « éprouvée » (Maldiney, 1973[7] Op. cit.) au cours de plusieurs missions, fondée sur l’expérimentation et l’immersion in situ et in vivo, à la croisée des temporalités du vivant, du fleuve et des habitants. Les protocoles déployés proposent d’aller de l’observation à l’action en passant par la médiation auprès des habitants, des aménageurs et des institutions, ainsi que par la recherche d’outils de représentation capables de figurer le souple, le fragile et le malléable (Gwiazdzinski, 2011[8]Gwiazdzinski L. (2011). La ville malléable, Europan, ministère du Développement durable.).

Hanoï, la « cité du dragon qui s’élève des eaux » a toujours entretenu un rapport particulier avec l’eau (Papin, 2001[9]Papin P. (2001). Histoire de Hanoï, Paris, Fayard, 408 p.). L’urbanisme de la capitale vietnamienne doit aujourd’hui être repensé dans un contexte d’incertitudes et de changement climatique (Amphoux, 2022[10]Amphoux P. (2022). « Vers un urbanisme de l’incertitude », Raison présente, no 222, p. 49‑58. ; Berdoulay et Soubeyran, 2020[11]Berdoulay V, Soubeyran O. (2020). L’aménagement face à la menace climatique, le défi de l’adaptation, Grenoble, UGA, 243 p.), où la cohabitation avec le vivant (Morizot, 2020[12]Morizot B. (2020). Manière d’être vivant. Enquêtes sur la vie à travers nous, Arles, Actes Sud, 336 p.), la proximité, la souveraineté alimentaire basée sur des logiques de circuit-court (Pulliat, 2017[13]Pulliat G. (2017). « Métropoles émergentes et alimentation : une lecture croisée », L’Information géographique, 81, 54‑74.) et l’inclusion sont essentielles à l’adaptation. Depuis les réformes d’ouverture libérale du Đổi Mới (renouveau), à la fin des années 1980, la métropole-capitale située dans le delta du fleuve Rouge et ses huit millions d’habitants (Banque mondiale, 2020), procède à un « rattrapage urbain » afin de pouvoir atteindre les objectifs de « métropole internationale » fixés par le gouvernement vietnamien (Fanchette, 2015[14]Fanchette S. (2015). Hanoï, future métropole. Rupture de l’intégration urbaine des villages, Marseille, IRD, 195 p.). Hanoï n’échappe pas au processus de métropolisation généralisée (Sassen, 1996[15]Sassen S. (1996). L’ère de la globalisation, Paris, Éditions de l’Aube, 341 p.) : les modes de vie, les manières de faire la ville et de faire société évoluent entre la tradition et une modernité tardive, « symbole de réussite du modèle socio-économique promu par l’État-Parti vietnamien » (Labbé et Musil, 2017[16]Labbé D, Musil C. (2017). « Les nouvelles zones urbaines de Hanoi (Vietnam) : dynamiques spatiales et enjeux territoriaux », Mappemonde, Revue trimestrielle sur l’image géographique et les formes du territoire, no 122.). Le positionnement de la métropole dans un contexte international met en évidence deux dynamiques importantes. D’une part, la ville déborde sur ses lisières périurbaines, notamment sur les bords du fleuve, au rythme des expropriations et de la reprogrammation du foncier agricole et des berges. D’autre part, à côté de la planification formelle, l’informel occupe une place particulièrement importante. À Hanoï, la plupart des « espaces ouverts » (Banzo, 2015[17]Banzo M. (2015). « L’espace ouvert pour recomposer avec la matérialité de l’espace urbain », Articulo, Journal of Urban Research, Special issue 6.), qu’ils soient promis à l’urbanisation ou non, sont investis, appropriés et exploités par les habitants avant même leur aménagement programmé par les institutions, puis souvent réagencés après la construction par les aménageurs.

Dans ce contexte fluctuant (Hamant, 2023[18]Hamant O. (2023). Antidote au culte de la performance. La robustesse du vivant, Paris, Gallimard, 64 p.), l’article interroge les transformations des temporalités de la rive à Hanoï, et les manières d’observer et de documenter ces situations en évolution permanente, en mobilisant « la clé des temps » comme outil d’analyse et de conception (Gwiazdzinski, 2011[19] Op . cit.). Dans ces territoires aux limites aussi variables et incertaines, nous faisons l’hypothèse qu’une approche attentive aux temps et aux rythmes est indispensable pour comprendre ces territoires éphémères et cycliques. Cette approche se déploie à partir d’une démarche empirique fondée sur l’observation (Pétonnet, 1982[20]Pétonnet C. (1982). « On est tous dans le brouillard… », Éthnologie française, vol. 12.) et l’immersion, autrement dit par une ethnographie transversale articulant données de terrain et discours officiels. Elle permet de saisir des pratiques encore peu documentées dans les documents de planification, mais aussi dans un champ scientifique où les travaux sur l’urbanisme fluvial restent largement absents, tant au Vietnam que dans l’ensemble de l’Asie. Ces périphéries rurales à l’intérieur de la ville sont pourtant l’objet de convoitises croissantes. Les aménageurs y projettent des plans soumis aux autorités, les pouvoirs publics y programment de grands projets, souvent hors-sol et hors du temps, tandis que les habitants y autoconstruisent de petits agencements dédiés au commerce, au loisir et à la détente.

À travers une décomposition systémique des agencements de bords de fleuve, considérés comme des formes jamais fixes, en constante évolution (Deleuze et Guattari, 1980[21]Deleuze G, Guattari F. (1980). Mille plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2, Paris, Éditions de Minuit, 645 p.), nous tenterons de montrer que le temps constitue à la fois un outil d’analyse, permettant de comprendre un système-territoire complexe (Morin, 2001[22]Morin E. (1990). Introduction à la pensée complexe, Paris, Seuil, 160 p.), et un outil de conception afin « d’équiper » les aménageurs et les acteurs planificateurs (Berdoulay et Soubeyran, 2020[23]Op. cit.) pour « agir dans un monde incertain » (Callon, Lascoumes et Barthe, 2001[24]Callon M, Lascoumes P, Barthe Y. (2001). Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Seuil, 368 p.). La cartographie et la matrice rythmique proposées participent de cet équipement en rendant visibles les temporalités multiples qui structurent les berges. Elles fournissent aux politiques publiques un outil d’aide à la décision capable d’intégrer l’instabilité, la variabilité saisonnière et les dynamiques sociales, ouvrant ainsi la voie à des modes d’action plus sensibles aux rythmes des territoires fluviaux.

Cette recherche sur « les temps de l’urbanisme » se développe dans le cadre d’une thèse de doctorat en architecture en cours[25]Cassagne T. (2023-). « Habiter la double pulsation. L’hypothèse d’agencements hybrides temporaires vertueux sur les lisières fluviales de la métropole de Hanoï », thèse de doctorat, LRA de Toulouse.. Elle s’inscrit également dans la dynamique d’ateliers pédagogiques menés concomitamment à l’École nationale supérieure d’architecture de Toulouse (ENSA), et à l’Université d’architecture de Hanoï (HAU). Elle s’appuie enfin sur des expériences internationales menées dans le cadre de projets de recherche consacrés aux territoires des villes-fleuves en France, au Vietnam, au Laos et au Cambodge : RIPA (Paysage et rivages fluvio-marins en changement), porté par la HAU et financé pour une durée d’un an par l’Agence universitaire de la francophonie (AUF) dans le cadre d’un projet de démarrage ; RUVIKONG[26]AUF. (13/12/2024). Laos : Projet RUVIKONG – Le premier atelier universitaire urbain réalisé à Champassak [En ligne (Réseau universitaire des villes du Mékong), également financé par l’AUF Asie-Pacifique, piloté par la HAU, l’Université nationale du Laos, l’Université Souphanouvong, l’Université Champassak au Laos, l’Université des Beaux-Arts de Phnom Penh au Cambodge, ainsi que les ENSA françaises de Bordeaux, Rouen et Toulouse.

Terrain et méthodologie de recherche

Un terrain mouvant

Depuis la régulation récente du niveau d’eau par la construction de barrages en amont de la capitale vietnamienne (figure 1), les berges de Hanoï sont désormais moins vulnérables aux fluctuations dues aux inondations du fleuve. Elles s’hybrident – au sens « d’espace aux usages multiples dont l’occupation est optimisée par le croisement de différentes temporalités » (Gwiazdzinski, 2016[27]Gwiazdzinski L. (2016). L’hybridation des mondes. Territoires et organisations à l’épreuve de l’hybridation, Grenoble, Elya, 349 p.). On y rencontre à la fois des usages de production artisanale, agricole ou même d’habitat, mais aussi des pratiques culturelles et des activités de divertissement portées par des citadins de plus en plus exigeants en matière de qualité de vie. Parallèlement, ces territoires continuent d’accueillir des populations invisibilisées, « ces petites mains de la métropole » indispensables à son fonctionnement. Alors même que la planification urbaine actuelle leur confère un rôle stratégique (décision n° 1569/QĐ-TTg du 12 décembre 2024[28]Gouvernement vietnamien (site de publication des lois et nouvelles directives), décision n° 1569/QĐ-TTg, du 12 décembre 2024. Approbation du Premier ministre de la planification urbaine de Hanoï 2030-2050 [En ligne), les multinationales y prennent position, optimisant le foncier au moyen d’opérations immobilières telles que les programmes de KDTM – de grands ensembles multifonctionnels résidentiels et commerciaux souvent équipés de gigantesques malls (Labbé et Musil, 2017[29] Op. cit.) – repoussant encore les populations marginalisées vers des périphéries de plus en plus lointaines (Dupont et Golaz, 2006[30]Dupont V, Golaz V. (2006). « Dynamiques périurbaines : population, habitat et environnement dans les périphéries des grandes métropoles », Chronique du CEPED, n° 50.).

Les temporalités de la rive se reconfigurent sous l’effet des migrations métropolitaines – ces « migrants de l’intérieur, marginalisés chez eux » (Latour, 2017[31]Latour B. (2017). Où atterrir? Comment s’orienter en politique, Paris, La Découverte, 130 p.) –, des allers-retours quotidiens de citadins en quête d’une « respiration » en bord de fleuve, et d’événements climatiques de plus en plus intenses[32]AFD, IRD et MONRE. (2021). Rapport sur le changement climatique au Vietnam dans le cadre du projet GEMMES, Paris-Hanoï, AFD [En ligne qui mettent en tension les dispositifs de maîtrise de l’eau, tels que barrages et digues (Vinh et al., 2014[33]Vinh VD, Ouillon S, Thanh TD, Chu LV. (2014). « Impact of the Hoa Binh Dam (Vietnam) on water and sediment budgets in the Red River basin and delta », Hydrology and Earth System Sciences, n° 18(10).). Dans un tel contexte, l’approche spatiotemporelle devient indispensable. Toute analyse statique et figée risquerait d’être balayée par les « turbulences du réel » (Hamant, 2023[34] Op. cit.).

Dans ce cadre mouvant, en septembre 2024, la recherche sur les rythmes a été brutalement confrontée au réel, à « ce que l’on n’attendait pas » (Maldiney, 2001[35]Maldiney H. (2001). Existence: crise et création, Paris, La Versanne, 272 p.). Le typhon Yagi a provoqué une crue exceptionnelle du fleuve Rouge, dépassant les 11 mètres. Ce niveau historique, supérieur aux seuils d’alerte (niveau 3 sur 4) et rappelant les grandes crues dévastatrices du siècle dernier (Pardé, 1926[36]Pardé M. (1926). « Les crues du Fleuve Rouge (Tonkin). D’après un mémoire récent », Revue de Géographie Alpine, n° 14(4), p. 787-801.), a profondément transformé le terrain d’étude jusqu’à la destruction des agencements relevés. Le typhon, et la crue qui a suivi, ont accéléré les transformations du terrain : la morphologie des berges et des bancs de sable a changé, les cultures agricoles et plusieurs établissements villageois ont été détruits, obligeant les populations à se déplacer[37]Gouvernement vietnamien (ministère de l’Agriculture et du Développement rural), 12 septembre 2024. Le MARD appelle à des aides d’urgence et à un soutien au relèvement pour les provinces touchées par le typhon n° 3 [En ligne.

Figure 1. Barrages hydrauliques dans le bassin versant du fleuve Rouge en amont de Hanoï (réalisation : T. Cassagne, 2025).

L’approche systémique des territoires hydrauliques

La complexité et l’impermanence qui caractérisent ces territoires hydrauliques obligent à une lecture multiscalaire chronotopique (Guez, 2022[38]Guez A. (2022). C comme Chronotopie, Paris, BOA, 41 p.) et rythmique des lisières fluviales de Hanoï, afin de les intégrer dans des dynamiques métropolitaines plus larges, en termes d’espace, de flux, de mobilités, de temporalités et dans un urbanisme des temps. Cette grille repose notamment sur une approche vivante de la ville et du territoire entendus comme système, c’est-à-dire « un ensemble d’éléments qui interagissent entre eux » (Morin, 1990[39]Op. cit.). L’approche systémique permet ainsi de dépasser une lecture strictement fonctionnelle et figée de la ville et de l’architecture, en intégrant notamment la diversité des pratiques, des acteurs, des cadres de gouvernance et des temporalités à l’œuvre. Elle se décline à travers une décomposition systémique qui intègre les sous-systèmes suivants, où chaque sous-système est associé à une méthodologie d’observation appropriée (documentation, enquêtes…) :

  • un sous-système de localisation avec la berge comme un territoire de taille variable selon les saisons et les événements climatiques ;
  • un sous-système d’acteurs à trois niveaux, dans lequel les acteurs de la fabrique urbaine et architecturale – les architectes, les urbanistes, les paysagistes, les artistes et d’autres professions associées – dialoguent entre les stratégies planificatrices des institutions – le gouvernement, l’administration locale et les instituts de planification urbaine qui proposent des projets d’aménagement – et les tactiques des habitants, citadins, migrants et agriculteurs, ces « architectes aux pieds nus » (Van Lengen, 2020[40]Van Lengen J. (2020). L’architecte aux pieds nus: manuel d’auto-construction, Marseille, Parenthèse, 480 p.) qui rusent avec la planification ;
  • un sous-système de gouvernance complexe et hiérarchisé, qui délègue la mise en œuvre de projets modernes de nouveaux quartiers à l’administration locale – laquelle peine à « faire atterrir » (Latour, 2017[41] Op. cit.) les plans directeurs sur le terrain et dans ses temporalités propres. Ce flou hiérarchique (Fanchette, 2015[42] Op. cit.) laisse également émerger un sous-système de gouvernance informelle, qui s’ajoute au « trouble institutionnel » (Haraway, 2020[43]Haraway D. (2020). Vivre avec le trouble: faire parenté dans le Chthulucene, Paris, Des mondes à faire, 380 p.) produit par une gouvernance très centralisée (Albrecht, Hocquart et Papin, 2010[44]Albrecht D, Hocquart H, Papin P. (2010). Les acteurs publics locaux au cœur du développement urbain vietnamien, Paris, Agence française de développement, 143 p.).
  • un sous-système de pratiques plus ou moins formelles et de moins en moins temporaires en bord de fleuve depuis la fixation des mouvements du fleuve dans les années 1980 par les ouvrages hydrauliques (barrages, digues) ;
  • un sous-système de production agricole et artisanale dans les « villages des métiers » contribuant à l’économie de tout le delta du fleuve Rouge (Fanchette et Stedman, 2009[45]Fanchette S, Stedman N. (2009). À la découverte des villages de métier au Vietnam, Marseille, IRD, 552 p.), de production industrielle et d’habitat, auquel s’ajoutent de nouvelles logiques de réemploi, de collecte et de recyclage des déchets en lisière ;
  • un sous-système d’approvisionnement en eau unique en son genre, d’approvisionnement nourricier qui s’appuie sur des logiques de circuit court (Pulliat, 2017[46] Op. cit.), mais également des sous-systèmes d’approvisionnement de la métropole en sable pour les constructions en béton et en produits mondialisés ;
  • un sous- système de mobilités lentes qui caractérisait jusqu’ici ces territoires de bord de fleuve – la marche, le vélo pour transporter les denrées alimentaires ensuite vendues dans les marchés de la ville, ou encore les déplacements en bateau via des traversées en bacs. L’édification de nouveaux ponts modifie désormais ce rythme, en accélérant les flux et en stimulant l’urbanisation des villages de la rive droite, encore agricoles sur certaines sections.
  • un sous-système calendaire et temporel qui prend en compte les différentes temporalités liées aux fluctuations du fleuve, à la saisonnalité des cultures et du climat, à l’extension urbaine et aux flux de populations ;
  • un sous-écosystème naturel qui demeure robuste (Hamant, 2023[47] Op. cit.) malgré l’arrivée de nouvelles activités industrielles et l’urbanisation progressive, où se maintiennent les trajectoires d’oiseaux migrateurs, une grande variété d’insectes et d’essences végétales propres au delta et aux milieux aquatiques.
  • enfin, un sous-système de représentations qui questionne les nouveaux rapports modernes de la ville au fleuve, la place de l’eau dans la culture vietnamienne, dans la géomancie (Feng Shui) – qui dicte initialement la formation de la ville de Hanoï dans un méandre du fleuve Rouge (Papin, 2001[48]Papin P. (2001). Histoire de Hanoï, Paris, Fayard, 408 p.) – et dans les nouveaux quotidiens citadins.

Une méthodologie in-situ

Cette première décomposition des territoires incertains des lisières fluviales de Hanoï s’éprouve sur le terrain à travers des observations situées dans l’espace et dans le temps, articulées autour de quatre protocoles expérimentaux. Le regard se porte sur les éléments mis en évidence par l’approche systémique, appréhendés dans leurs interactions et leurs dynamiques propres. Ces éléments ont été mis à l’épreuve lors de trois séjours de terrain menés à différentes saisons : un premier au printemps 2024, un second s’étendant de l’été à l’hiver 2024, et un troisième, plus récent, à l’automne 2025, afin d’en éprouver la pertinence et de saisir la diversité des situations observables en fonction des saisons et des régimes du fleuve.

  • Un protocole d’observation flottante, entendue comme « une posture d’écoute du terrain, qui permet de capter des fragments de vie, des signaux faibles, des habitudes imperceptibles » (Pétonnet, 1982[49]Op. cit.). Cette observation se prolonge et se répète à différents moments de la journée et de l’année, dans la mesure où l’espace – vivant, pratiqué, vécu, transformé et approprié (Lefebvre, 1974[50]Op. cit.) – n’est jamais identique selon les temporalités. Elle s’est déployée sur des sites d’intérêt progressivement révélés par cette méthode, et a été complétée par une observation participante (Pétonnet, 1982[51]Op. cit.), menée aux côtés de collectifs d’architectes et d’artistes, d’associations de quartier et de communautés locales. Parmi ces expériences figurent notamment les collaborations avec le collectif Thinks Playground, engagé dans la construction de parcs et de jardins communautaires sur les berges hors digues du centre-ville – en particulier lors de la reconstruction du jardin communautaire de Phúc Tân après la crue de septembre 2024 – ainsi qu’avec le collectif Hanoi Xanh et l’association des femmes du quartier de Phúc Xá, impliqués dans des actions de dépollution des berges du fleuve Rouge à la suite de cette même crue.
  • Un protocole de médiation, principalement fondé sur des entretiens semi-directifs, a été déployé auprès des différents acteurs du site – habitants, institutions et collectifs d’aménageurs – à partir de grilles d’entretiens destinées s’intéressant à différentes échelles temporelles. La médiation est ici entendue comme une démarche transversale de mise en relation située (entretiens en tête-à-tête, dispositifs de tables rondes dans l’espace public, micro-évènements attractifs…) avec les habitants et leurs expériences, les acteurs institutionnels et leurs discours à des échelles temporelles diverses. Du côté des habitants, une cinquantaine d’entretiens courts, d’une dizaine de minutes chacun, enregistrés in situ au fil des situations rencontrées et retranscrits grâce à des outils de traduction numérique, ont été réalisés dans les différents territoires composant le terrain d’étude – villages flottants, terres agricoles, ports, quartiers urbanisés hors-digues, nouveaux programmes de loisirs (golfs, parcs aquatiques, festivals, campings, cafés, bars). Ces entretiens portent à la fois sur le long terme (parcours de vie, trajectoires résidentielles) et sur le court terme (pratiques quotidiennes, rythmes ordinaires). Du côté institutionnel, des entretiens plus longs, d’une durée d’une heure à une heure et demi, ont été conduits avec un maire de quartier, dont une portion du territoire est située hors digue en centre-ville, ainsi qu’avec deux urbanistes rattachés à des instituts de planification. Les temporalités longues de la planification ont été analysées à travers l’étude du cadre réglementaire et du schéma d’acteurs, dans le cadre d’échanges plus formels permettant d’appréhender les logiques administratives et les horizons temporels de l’action publique. Enfin, des entretiens longs auprès de collectifs d’architectes et d’artistes ont porté sur les temporalités de l’action, entre le temps court des usages habitants et le temps long des stratégies urbaines. Ces entretiens ont été menés auprès de cinq équipes actuellement actives sur ces terrains : trois collectifs d’architectes dont la collaboration demeure complexe en raison de temporalités de projet parfois divergentes, un collectif d’artistes et une association de collecte des déchets. Cette dernière organise régulièrement des opérations de nettoyage des berges du fleuve Rouge mobilisant les habitants et collectifs locaux, comme en octobre 2024 après une crue exceptionnelle.
  • Un protocole de représentation, où l’on questionne la manière de représenter le mouvant, le changeant, l’instable, alors que les outils traditionnels de l’aménageur tendent plutôt vers le stable et la fixité. Ce protocole prend place sur le terrain, avec de la représentation en situation : croquis, photos et vidéos en plans fixes / time-lapses pour rendre compte du mouvement et des transformations d’un même espace sur différents temps donnés ; des cartes des acteurs et des conflits, qui deviennent des outils de médiation ; et un travail de synthèse de représentation des systèmes en déclinant les typologies urbaines et architecturales sur différentes échelles de temps.
  • Enfin, un protocole d’action s’appuie sur des « projets par la recherche », associant acteurs locaux, institutions, universités, experts, artistes et architectes dans une dynamique apprenante (Gwiazdzinski et Cholat, 2021[52]Gwiazdzinski L, Cholat F. (2021). Territoires apprenants. Un processus d’apprentissage émergent à l’épreuve du réel, Grenoble, Elya, 247 p.). Il s’inscrit notamment dans des programmes de recherche internationaux – RIPA et RUVIKONG – en cohérence avec cette approche vivante des territoires fluviaux, ainsi que dans des concours d’architecture[53]Cassagne T, Gania R. (2023). By the River, Prix du mérite au concours d’architecture FuturArc, Ho-Chi-Minh-Ville..

La mise en œuvre de ces quatre protocoles repose sur une posture de recherche respectueuse de l’anonymat des populations interrogées, notamment par la dissociation systématique des identités et des données codées. Les photographies et vidéos sont réalisées avec l’accord explicite des personnes, après une présentation claire et traduite, des objectifs de la recherche. L’usage d’outils de traduction fait partie intégrante du protocole, en tant que médiation linguistique et support méthodologique pour l’organisation des données. Dans la majorité des cas, les habitants ou usagers plus temporaires nous ont accueilli favorablement, s’imaginant parfois que notre présence en tant qu’architecte était liée à des projets d’aménagement. Dans ce cadre, ils ont exprimé de fortes attentes quant à l’apparition de nouveaux aménagements sur les berges.

Des situations spatiotemporelles contrastées

Confrontée au terrain, au « réel » (Maldiney, 1973[54] Op. cit.), la méthodologie de recherche permet d’identifier différents agencements chronotopiques, dont la cartographie (figure 2) rend compte à l’échelle du fleuve Rouge. Cette lecture met en évidence trois grandes temporalités d’occupation et de transformation des berges, plus ou moins synchronisées avec les rythmes fluviaux.

Une première temporalité correspond aux aménagements de mise à distance du fleuve, clairement visibles sur la carte par la présence des digues, des infrastructures lourdes et des dispositifs de contrôle hydraulique. Ces formes d’occupation s’inscrivent en rupture avec les fluctuations saisonnières du fleuve et relèvent d’une logique de maîtrise et de production intensive : barrages, digues, infrastructures routières, zones d’extraction de sable et de béton, ainsi que certaines formes d’agriculture industrialisée. Leur implantation linéaire et continue traduit une temporalité longue, planifiée, largement déconnectée des battements naturels du fleuve.

Une deuxième temporalité renvoie aux rythmes quotidiens et saisonniers des agencements vernaculaires, qui persistent le long du fleuve. Il s’agit notamment des villages flottants, des villages traditionnels, des ports de pêche, des lieux de culte (pagodes, temples) ou des marchés. Ces agencements entretiennent un rapport direct aux variations du fleuve et témoignent de formes d’habiter ajustées, fondées sur l’usage, la répétition et l’adaptation.

Une troisième temporalité met en évidence l’émergence de nouveaux rythmes métropolitains, localisés de manière plus ponctuelle sur les berges, souvent à proximité des centralités urbaines et des ponts. Elle regroupe des agencements citadins récents ou spontanés liés à des modes de vie contemporains – campings, cafés, restaurants, terrains de sport ou espaces événementiels – ainsi que des projets portés par des architectes et des collectifs artistiques, tels que des pavillons d’exposition (collectif Ad’Hoc, 2024) ou des parcs de jeux et jardins communautaires (collectif TPG, 2023-2025).

Trois situations territoriales le long du fleuve

La cartographie de situations (figure 2) permet enfin de croiser ces temporalités avec le degré d’intégration des berges à la métropole, faisant apparaître trois grandes situations territoriales :

  • des quartiers hors digues en centre-ville, fortement urbanisés et saturés où se concentrent de nombreuses appropriations culturelles et récréatives, notamment portées par la dynamique de ville créative impulsée par l’UNESCO depuis 2019 ;
  • des berges récemment endiguées et reprogrammées, intégrées au périmètre élargi de la métropole actuelle, où coexistent infrastructures, nouveaux usages urbains et formes d’occupation temporaires et transitoires ;
  • des berges encore en marge de l’urbanisation, situées dans la métropole projetée, caractérisées par une faible densité bâtie, des activités agricoles saisonnières mais soumises à de fortes pressions industrielles et foncières.
Figure 2. Carte de situations spatiotemporelles (réalisation : T. Cassagne, 2025).

La décomposition rythmique des agencements de bord de fleuve

Les approches systémique et situationnelle sur le terrain s’articulent avec une décomposition rythmique qui en constitue le prolongement. Alors que le cadre théorique de l’analyse systémique permet de saisir les interactions, les entrelacements d’acteurs, de flux, de pratiques, d’usages et de temporalités, l’approche situationnelle fait atterrir cette grille d’analyse sur le terrain. Elle fait émerger, dans leur rapport au système, des typologies d’agencements et des situations temporelles. Mais cette catégorisation ne suffit pas. Un même agencement peut revêtir une forme à un moment donné et une autre à un autre moment, selon les régimes temporels qui le traversent. C’est précisément pour saisir ces variations que la décomposition rythmique comme outil d’analyse intervient. Elle permet de parcourir les « espèces d’espaces » (Perec, 1974[55]Pérec G. (1974). Espèces d’espaces, Paris, Galillée, 182 p.) tantôt pratiqués, appropriés, détournés, réappropriés à différents temps donnés (Lefebvre, 1974[56] Op. cit.). Il ne s’agit pas de penser le rythme au sens restreint de cadence ou de tempo, mais comme « ce qui tient ensemble spatialement et temporellement les éléments d’un système vivant, d’un milieu, d’un territoire en mouvement ; ce qui permet de lier ou de délier, plutôt que ce qui revient régulièrement » (Gwiazdzinski et Graff, 2024[57]Gwiazdzinski L, Graff C. (2024). Rythmes et flux à l’épreuve des territoires, Paris, Rhuthmos.).

La décomposition rythmique, voire rythmologique puisqu’elle est associée au territoire (idem), s’appuie sur la rythmanalyse de Lefebvre (1974[58] Op. cit.) (figure 3). Celle-ci permet alors de mettre en regard différents types de rythmes à diverses échelles temporelles – fixité, permanence, périodicité, élasticité ou crise – tout en tenant compte des temporalités plus ou moins longues qui structurent les pratiques. Ainsi un même agencement peut-il être traversé simultanément par plusieurs régimes temporels. Il peut conjuguer des formes de stabilité, des temporalités cycliques liées aux usages ou au fleuve, tout en étant soumis à des épisodes d’incertitude ou de rupture.

Cette double démarche vise à faire émerger des typologies d’agencements envisagés comme des rythmes en eux-mêmes (Gwiazdzinski et Graff, 2024[59]Op. cit.), dans leurs « manières de fluer » (Benveniste, 1966[60]Benveniste É. (1966). Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, 356 p.) au travers des régimes de temporalité.

Figure 3. Décomposition rythmique (réalisation : T. Cassagne, 2025).

Les temporalités de l’impermanence constante

La première catégorie rythmique, celle de l’impermanence, s’intéresse au « déjà-là » qui se maintient tout en évoluant dans le temps long, malgré les transformations. Elle concerne ce qui traverse les changements induits par les nouveaux plans directeurs, les crises climatiques et environnementales de plus en plus marquées, l’arrivée de nouvelles populations, ainsi que la diversification des pratiques et des rythmes. Cette impermanence se manifeste dans certaines formes bâties et dans des modes d’habiter vernaculaires sur l’eau (figure 4), dans les habitats temporaires autoconstruits sur les terres cultivées, ou encore dans les villages traditionnels de bord de fleuve : villages agricoles ou villages de pêche (figure 4). Ces modes d’habiter traditionnels peuvent être appréhendés comme des rythmes – formes et agencements spatiotemporels particuliers –, des manières de vivre, de résister et de se transformer au gré des inondations, des crises et des pressions métropolitaines. L’impermanence s’exprime également dans la pérennité de certains usages, tels que la pêche, l’agriculture ou certaines pratiques culturelles (figure 4), eux aussi envisagés comme des rythmes, dans la mesure où ils se maintiennent en s’adaptant aux transformations progressives de ces territoires vers des logiques métropolitaines.

Elle se lit enfin dans la continuité des pratiques liées à l’eau, qui intègrent aujourd’hui de nouveaux agencements urbains dédiés à la baignade, aux loisirs ou à l’habitat flottant, sans pour autant effacer totalement les logiques antérieures. Dans ce contexte de retour à la rive, certains citadins bricolent de petites résidences secondaires sur l’eau (figure 4) afin d’échapper ponctuellement aux « saturations métropolitaines » (Gwiazdzinski, 2020[61]Gwiazdzinski L. (2020). Saturations. Individus, collectifs, organisations et territoires à l’épreuve, Grenoble, Elya, 253 p.), tandis que d’autres, comme les membres du club des nageurs du fleuve Rouge, disposent de plages aménagées sur l’île de Bãi Giữa, accessibles depuis le pont Long Biên, en plein centre-ville.

Figure 4. Rythmes vernaculaires (clichés : T. Cassagne, 2025).

Les cycles périodiques

La périodicité renvoie aux temps cycliques, à ce qui se répète, et à l’hybridation des usages et des espaces – des berges agricoles tantôt inondées, tantôt cultivées, des activités comme la pêche qui s’installent sur des espaces immergés en saison des pluies ; ou encore des formes d’habitat qui se modifient au gré des cycles saisonniers. Le delta du fleuve Rouge est soumis à un climat subtropical humide structuré par deux moussons : la mousson d’été, de juin à septembre, qui entraîne d’abondantes précipitations et des crues, et la mousson d’hiver, de janvier à mars, plus fraîche et plus sèche (Vinh et al., 2014[62]Op. cit.). Il s’agit d’un rythme saisonnier cyclique avec un degré de variabilité annuel, mais que certains nouveaux aménagements ont tenté de réguler. En figeant les usages ou en rigidifiant les formes, ils deviennent particulièrement vulnérables lorsqu’un événement hydrologique ou climatique survient, comme lors des crues récentes.

La périodicité intègre également les temporalités quotidiennes et les pratiques ordinaires, qui se répètent elles aussi avec de légères variations ; elles ont, elles aussi, des rythmes particuliers – les mobilités locales, les marchés matinaux dans les quartiers hors digue où la pêche du jour est vendue – notamment après l’arrivée des chalutiers dans les ports traditionnels (figure 5). À l’embarcadère du centre-ville, par exemple, ces rythmes quotidiens s’hybrident désormais avec ceux des croisières touristiques. À cela s’ajoutent des activités communautaires ou domestiques qui débordent temporairement dans l’espace public et deviennent partagées.

La périodicité comprend enfin la récurrence d’événements inscrits dans le calendrier traditionnel, comme les dates clés dédiées au culte du génie du fleuve ou encore le Têt (Nouvel An lunaire), auquel contribuent notamment les productions d’arbres du Têt cultivés sur les berges agricoles. À ces temporalités héritées s’ajoute un nouveau calendrier événementiel porté par les dynamiques métropolitaines, notamment l’hybridation de certaines berges en soirée pour accueillir des cours de danse organisées par les associations de quartier – comme dans les espaces hors digue urbanisés du centre-ville – mais aussi ateliers, workshops d’architectes ou d’artistes, ou encore des festivals portés par des citadins ou d’anciens producteurs agricoles reconvertissant leurs parcelles vers des usages récréatifs.

Figure 5. Rythmes du quotidien (clichés : T. Cassagne, 2025).

Des temporalités plus élastiques

D’autres agencements relèvent davantage de l’élasticité qui caractérise des formes d’occupation souples, adaptables, réversibles, issues de logiques d’appropriation informelle, de projets d’architectes de « conception non formelle » (Estevez, 2015[63]Estevez D. (2015). Conception non formelle en architecture. Expériences d’apprentissage et pratiques de conception, Paris, L’Harmattan, 222 p.) ou d’urbanisme temporaire, de gestion transitoire, de résistances tactiques, suivant des logiques de réemploi, de recyclage, voire même de régénération du milieu-fleuve, notamment lors de projets d’aménagement qui s’articulent avec des événements ponctuels de collecte de déchets, de nettoyage et de dépollution des sols et de l’eau (figure 6). C’est le cas de l’événement très médiatisé du 27 octobre 2024[64]Vietnam.vn, 27 octobre 2024. Des centaines de personnes ont bravé le vent et la pluie pour nettoyer les déchets le long de la rivière Rouge. qui a réuni trois associations locales investies dans la collecte des déchets dans la capitale, ainsi que des associations de quartier, notamment l’Union des femmes, et les habitants. On pense aussi à l’installation de refuges pour animaux – notamment pour les oiseaux migrateurs (figure 6) – par l’agence d’architecture Think Playground, le delta du fleuve Rouge constituant une étape sur les trajets migratoires Sud-Nord selon le collectif.

L’élasticité interroge la capacité plastique d’un espace à se transformer, non pas seulement à revenir à son état initial après un choc, mais à évoluer, à intégrer des recompositions et à se maintenir dans la durée. Au-delà de la résilience, l’adaptation s’impose pour saisir les profondes métamorphoses à l’œuvre, en résonance avec le flux des rythmes qui reconfigurent les lisières fluviales, soit la capacité des milieux à absorber les changements, à évoluer et se reconfigurer tout en maintenant leurs fonctions dans un contexte de pressions climatiques, d’aléas et de transformations programmées. Cette plasticité correspond à un régime de stabilité dynamique qui s’oppose à la fixité (Drevon, Gwiazdzinski et Klein, 2017[65]Drevon G, Gwiazdzinski L, Klein O. (2017). Chronotopies. Lecture et écriture des mondes en mouvement, Grenoble, Elya, 216 p.). Cette catégorie interroge la capacité plastique d’un espace à se transformer (Hetman, 2020[66]Hetman J. (2020). « Vers un espace élastique », dans Antonioli M, Drevon G, Gwiazdzinski L, Kaufmann V, Pattaroni L, Manifeste pour une politique des rythmes, Lausanne, EPFL Press, p. 49-60.), c’est-à-dire à absorber les chocs – sa capacité d’adaptation, sa robustesse (Hamant, 2023[67]Op. cit.) aux climats et aux changements de fonction dans la reprogrammation dans le cadre de la planification urbaine. Au-delà de la résilience observée, la notion d’adaptation s’impose pour saisir les profondes mutations à l’œuvre sur ces territoires, en résonance avec le flux des rythmes qui reconfigurent les lisières fluviales. L’élasticité constitue donc un processus de stabilité qui s’oppose à la fixité (Drevon, Gwiazdzinski et Klein, 2017[68]Op. cit.). Les berges cultivées s’hybrident avec de nouvelles pratiques détournées dédiées au loisir à travers des agencements temporaires de campings urbains, douches sur les sites de baignade, équipements sportifs ou petites structures informelles de commerce. Ces derniers ont été notamment étudiés dans les travaux d’étudiants du séminaire « La fabrique urbaine et architecturale à l’épreuve des transitions » à la HAU de Hanoï, et particulièrement dans les parcours de nuit sur les lisières de la métropole, qui permettent de faire émerger de nouveaux quotidiens nocturnes (Gwiazdzinski, 2023[69]Gwiazdzinski L. (2023). Dans la (les) nuit(s) de tous les jours. Petite plongée dans quelques quotidiens nocturnes de la France contemporaine, Communications, n° 112(1), p. 129-143.), notamment par les réappropriations des bords du fleuve à Hanoï (séminaire : « La fabrique urbaine et architecturale à l’épreuve des transitions », 2022-2023-2024). D’autres formes d’urbanisme transitoire apparaissent sur les terrains expropriés en attente de chantier, qui sont réinvestis par le loisir, le commerce, l’agriculture vivrière (Pulliat, 2017[70]Op. cit.), ainsi que par la collecte de déchets recyclables.

Figure 6. Nouveaux rythmes de l’adaptation (clichés : T. Cassagne, 2025).

Les temps immobiles de la fixité spatiale

Au-delà de certains agencements souples et temporaires, d’autres aménagements modernes ou hypermodernes (Lipovetsky, 2004[71]Lipovetsky G. (2004). Les temps hypermodernes, Paris, Grasset, 196 p.) s’ancrent dans l’espace et dans le temps, avec des formes d’occupation peu réversibles. En figeant les dynamiques du fleuve – par la maîtrise accrue de la ressource en eau à travers les grands barrages, par les digues dédoublées et par l’extraction de sable qui perturbe encore les temporalités naturelles d’érosion et de dépôt alluvionnaire – ces aménagements tendent à écraser les cycles naturels et les rythmes quotidiens autrefois liés au régime saisonnier des crues du fleuve Rouge. À Hanoï, la dynamique d’endiguement ne repose plus sur la surélévation, comme ce fut le cas après les inondations de 1971[72]Ministère de l’Irrigation de la République démocratique du Vietnam (1972). Rapport sur le plan de drainage et de gestion des crues sur le fleuve Rouge et la rivière Thai Binh, Centre d’archive III (archives socialistes), Hanoï.. Les digues ou routes-digues sont désormais rabaissées pour être élargies et accueillir de nouvelles voies de circulation. Parallèlement, une seconde ligne de digues, plus proche de l’eau, se développe également. Encore ponctuelle, elle vise à terme à structurer l’ensemble des bords du fleuve dans la métropole hanoïenne.

Ces dynamiques de mise à distance de la ville par rapport à l’eau sont amplifiées par les nouveaux rythmes métropolitains de production, de consommation ou de tourisme, qui participent à l’esthétisation et à l’aliénation des territoires, des temporalités et des populations riveraines, désormais associées à des modes de vie métropolitains, voire internationaux (Rosa, 2013[73]Rosa H. (2013). Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive, Paris, La Découverte, 156p.). Cette tendance conduit à une artificialisation croissante du milieu rural et agricole du delta. Les projets d’architectes construits sur les berges s’exportent même à l’étranger, comme le pavillon du collectif vietnamien Hanoï Ad’Hoc présenté à la Biennale d’architecture internationale de Venise en 2025 (figure 7).

Cette artificialisation touche également les saisons (Guez et Subrémon, 2013[74]Guez A, Subrémon H. (2013). Saisons des villes, Paris, Donner Lieu, 224 p.), comme en témoignent les jardins de fleurs remplaçant les rizières, les productions maraîchères saisonnières ou les cultures sur l’eau, ou encore les marchés de Noël (figure 7) et les campings urbains fonctionnant toute l’année sans interruption, installés sur des berges agricoles récemment endiguées et reprogrammées (dans un cadre légal) ou détournées vers d’autres usages (dans des formes plus informelles). Ces temps immobiles s’expriment également à travers des programmes de mise en patrimoine, qui tendent à figer certains lieux, pratiques ou architectures dans une temporalité muséifiée, ou à les transformer dans une logique folklorisante. C’est le cas, par exemple, de certains parcs urbains ou, plus récemment, du village flottant de Xóm Pháo, devenu le décor d’une série télévisée vietnamienne pour laquelle des façades dites traditionnelles ont été reconstruites artificiellement.

Ces dispositifs imposent des formes spatiales et temporelles stabilisées qui ne relèvent plus d’un régime rythmique fondé sur l’adaptation, la répétition ou la variation, mais d’une suspension du rythme. Les dynamiques y sont mises en pause, les cycles neutralisés, et les usages soumis à une temporalité homogène, continue et programmée.

Figure 7. Nouveaux rythmes métropolitains (clichés : T. Cassagne, 2025).

Les temps de la crise

Les temps de la crise – selon leur nature, leur intensité et leur temporalité – peuvent reconfigurer l’ensemble des dynamiques précédemment décrites, révélant l’incertitude structurelle qui caractérise ces territoires. La crise correspond à des événements de discontinuité, ponctuels ou chroniques, susceptibles de provoquer des reconfigurations spatiales et sociales (Maldiney, 2001[75]Op. cit.). Elle s’inscrit dans un rythme spécifique, fait d’irrégularités, de seuils et de basculements, qui s’ajoute aux autres régimes temporels du territoire.

Sur les bords du fleuve, ces crises peuvent être d’ordre climatique, en lien avec l’intensification des phénomènes extrêmes dans les territoires deltaïques : montée des océans, intrusion d’eaux salées sur les terres agricoles, rétention des alluvions fertiles par les barrages, ou encore urbanisation plus ou moins spontanée. À ces crises s’ajoutent des crises environnementales liées aux pollutions de l’eau et des sols, affectant les lisières de la métropole hanoïenne (figure 8), ainsi qu’à la pollution atmosphérique, avec des pics récurrents faisant de Hanoï, à certains moments de l’année, l’une des villes les plus polluées du monde, en 2024 et 2025 (IQAir, 2025). Ces situations produisent des rythmes contraints et discontinus, dans lesquels les usages et les pratiques quotidiennes s’ajustent en permanence.

Les crises peuvent également être d’ordre économique et social, lorsqu’elles découlent d’incertitudes institutionnelles, notamment dans le cadre des politiques d’expropriation liées aux stratégies de développement métropolitain planifié. Les concepteurs sont alors confrontés à un régime temporel instable, marqué par l’urgence, l’imprévisibilité et l’accélération, les obligeant à improviser dans des délais resserrés (Berdoulay et Soubeyran, 2020[76]Op. cit.). Ce fut le cas du collectif Think Playground, contraint de changer de site en avril 2024 pour la construction de l’un de ses parcs de jeux sur l’île de Bãi Giữa – un chantier auquel nous participions – à la suite de l’expropriation du détenteur du droit d’usage du terrain initial, la terre étant au Vietnam considérée comme « la propriété unique de l’État » (art. 4 de la loi foncière de 2013).

Enfin, certaines crises deviennent des moments d’intensification rythmique, où les temporalités se condensent et s’accélèrent. Les reconstructions peuvent alors s’opérer très rapidement, mobilisant des matériaux industriels et une main-d’œuvre extérieure. Dans le village flottant de Xóm Phao, treize maisons ont ainsi été progressivement livrées par un collectif d’architectes, à un rythme particulièrement soutenu, pour remplacer les habitations détruites, initialement construites en bois, bambou et autres matériaux végétaux, par des structures en acier.

Figure 8. Rythmes extractivistes (clichés : T. Cassagne, 2025).

Quelques situations issues de la décomposition rythmique

Cette première approche spatiotemporelle des lisières fluviales, à travers une décomposition rythmique, permet de situer aussi bien les aménagements les plus visibles, souvent « hors des temps », que les agencements les plus subtils, souples et temporaires, sur des échelles de temps plus ou moins longues, ce qu’une approche essentiellement spatiale n’aurait pu révéler. Elle fait émerger des pratiques et des acteurs qui œuvrent à des rythmes différents, « qui se croisent, s’entrecroisent, se superposent, et parfois s’opposent » (Lefebvre, 1974, p. 237[77]Op. cit.). Alors que certains temporisent en bord de fleuve et tentent de réinstaurer un dialogue entre la ville et le fleuve en se resynchronisant aux rythmes du vivant – œuvrant notamment à la régénération des cycles naturels et des temps sociaux à travers des projets d’architecture et urbains déployant des processus réversibles et hybridés –, d’autres continuent d’imposer des rythmes qui dominent ceux de la nature et de la vie quotidienne des habitants de la rive.

Des désynchronisations avec les rythmes naturels

Les aménagements modernes qui tendent vers l’immobilité du temps – barrages et nouvelles digues – effacent progressivement les cycles naturels du fleuve, ses fluctuations et le rythme de sédimentation qui façonnaient traditionnellement les berges. Les bords du fleuve Rouge à Hanoï, autrefois modelés au rythme des crues et des étiages, tels que les décrivait Pierre Gourou (1936[78]Gourou P. (1936). Paysan tonkinois. Étude de géographie humaine, Paris, Gallimard, 666 p.) à l’époque de l’Indochine coloniale (1887-1954), sont aujourd’hui de moins en moins soumis à ces variations (figure 9).

Le fleuve est désormais corseté par un réseau de digues qui se dédoublent au plus près du lit majeur, dans une logique de waterfront comparable à celle observée à Hô Chi Minh-Ville, au sud du pays, ou dans d’autres métropoles asiatiques, modifiant en profondeur les lisières fluviales historiquement ouvertes de Hanoï. Elles laissaient place aux débordements saisonniers du fleuve, aux activités de commerces, au transport de marchandises et à l’arrivée de nouvelles populations. Cette volonté de maîtrise à tout prix des battements du fleuve favorise l’extension urbaine planifiée sur les deux rives – désormais connectées par de nouveaux ponts qui accélèrent les mobilités et ouvrent des sections du fleuve autrefois inaccessibles depuis le centre-ville. Elle encourage également l’installation de gigastructures de production industrielle et intensive, en rupture avec la saisonnalité des cultures traditionnelles du delta.

Au-delà de ces aménagements hydrauliques modernes dominants, d’autres rythmes s’intensifient, notamment ceux liés à l’extraction de sable et à la production de béton, mis au service de la construction métropolitaine. Ces dynamiques tendent à accélérer les temporalités naturelles d’érosion, alors que la circulation de sédiments fertiles dans le delta du fleuve Rouge est affectée par les retenues successives des barrages en amont de Hanoï, ce qui alerte les experts locaux et internationaux en agriculture et en hydrologie. Ces derniers plaident pour une gestion plus adaptée des ressources en eau et en sédiments fertiles (Vinh et al., 2014[79]Op. cit.). Les instituts de planification en lien avec le MARD, interrogés dans le cadre de la nouvelle planification urbaine des bords de fleuve à Hanoï, préconisent notamment d’accepter l’inondabilité de certaines berges urbaines, et d’encourager le développement d’une architecture et d’un urbanisme temporaires.

Ces institutions alertent également sur la reprogrammation des berges agricoles par la planification urbaine et par les producteurs et les citadins, qui détournent leur usage agricole pour y construire de petits agencements, plus ou moins temporaires et plus ou moins légaux, dédiés aux loisirs. Ces installations se développent souvent sur des zones inondables, à proximité d’infrastructures hydrauliques interdites à l’urbanisation, ou dans des sections de fleuve récemment « surendiguées ». Elles s’exposent alors au risque d’être détruites et menacent les systèmes de gestion hydraulique des crues lors d’un débordement « hors cadre », comme la crise survenue lors de la crue de 2024 (Reghezza-Zitt, 2015[80]Reghezza-Zitt M. (2015). « Territorialiser ou ne pas territorialiser le risque et l’incertitude », L’Espace Politique, n° 26.). Au-delà de l’intensification des rythmes de production, certaines berges s’hybrident désormais avec de nouveaux rythmes métropolitains de consommation et de tourisme, qui transforment les temporalités ordinaires de la rive qui résistent malgré tout dans certains ports de pêche, sur les terres agricoles cultivées, dans quelques villages flottants traditionnels, ou encore dans les marchés informels des quartiers hors digue à Hanoï.

Figure 9. Fluctuations du fleuve Rouge depuis sa formation (réalisation : T. Cassagne, 2015. Sources : Service cartographique de l’Indochine coloniale ; vue satellites Google Earth ; Fanchette (2015, op. cit. ; Montresor, 2015[81]Montresor F. (2015). « Les processus d’urbanisation dans le delta du fleuve Rouge. Ou la maîtrise de l’eau comme moteur de l’organisation du territoire hydraulique », Lausanne, EPFL, mémoire de Master, 120 p.).

Des temporisations en bord de fleuve

Ces temporalités villageoises qui résistent ou évoluent vers de nouveaux agencements – en résonance avec les temporalités du milieu – inscrits ou non dans l’orientation de la planification urbaine actuelle, traduisent une temporisation inédite en bord de fleuve, dans un monde pourtant de plus en plus turbulent (Hamant, 2023[82] Op. cit.), marqué par une accélération globale (Rosa, 2013[83] Op. cit.) et l’éclatement des temps sociaux traditionnels et des mobilités (Antonioli et al., 2019[84]Antonioli M, Drevon G, Gwiazdzinski L, Kaufmann V, Pattaroni L. (2020) Manifeste pour une politique des rythmes, Lausanne, EPFL Press, 168 p.).

De jour comme de nuit, ces agencements citadins – habitats, restaurants et cafés flottants, campings et fermes urbaines – semblent instaurer un nouveau dialogue entre la ville et l’eau, notamment dans un contexte de réchauffement climatique (Berdoulay et Soubeyran, 2020[85] Op. cit.), de pollution massive et de colonisation progressive des lisières fluviales, jusqu’alors marginalisées et épargnées par l’urbanisation, par de nouveaux rythmes métropolitains.

Les petites structures informelles dédiées aux loisirs, tels que la nage, la pêche ou la pratique sportive sur les berges, favorisent également l’émergence de nouvelles proximités, à travers de nouveaux quotidiens urbains et un urbanisme évènementiel émergent (Gall et al., 2024[86]Gall C, Gwiazdzinski L, Kaufmann V, Torre A. (2024). Les nouvelles proximités, Limoges, FYP, 208 p.).

Les temps de l’adaptation

Dans cette dynamique de dialogue retrouvée avec le fleuve, concepteurs, pouvoirs publics et habitants cherchent à imaginer de nouvelles formes de collaboration, fondées sur l’intelligence collective et la cohabitation avec le vivant (Morizot, 2020[87]Op. cit.). Cela se traduit par des opérations de coconstruction articulées à des démarches de régénération du milieu-fleuve selon des logiques apprenantes (Gwiazdzinski et Cholat, 2020[88]Op. cit.), qui impliquent les écoles de quartier, les étudiants des universités, les écologues et « les communautés à l’œuvre » sur ces territoires (Hutin, 2021[89]Hutin C. (2021). Les communautés à l’œuvre, Paris, La Découverte, 320 p.). Ces populations assurent, au-delà de la conception et de la construction, le suivi et l’entretien de ces projets hybrides dans une logique d’autonomisation des populations (Estevez, 2015[90]Op. cit.) et du système naturel lui-même, dans une conception du projet comme « forme dans un processus évolutif » (Cankat, 2024[91]Cankat A. (2024). « La diversité des rythmes dans la ville informelle. Faire un détour par la poésie pour explorer le rythme en architecture », dans Graff C, Gwiazdzinski L, Rythmes et flux à l’épreuve des territoires, Paris, Rhutmos, p. 91-108.).

Parmi ces initiatives, on peut citer celles portées par trois collectifs qui œuvrent sur les berges du centre-ville. L’agence Think Playground, basée à Hanoï et portée par des architectes vietnamiens, développe des parcs, jardins et structures hybrides en réponse « au manque d’espaces de loisir en ville », nous disent-ils. Ces projets sont souvent associés à des actions de dépollution, notamment à travers des opérations de nettoyage des sols pollués et l’aménagement de bassins de filtration. Hanoï Ad’Hoc, une autre structure locale impliquée dans le cadre de son projet de « forêt urbaine », est également sensible aux enjeux de dépollution des sols sur lesquels elle intervient. Enfin, l’agence d’architecture Hanoïenne Kecho Collective s’inscrit dans cette démarche attentive au vivant, en projetant, par exemple, le développement d’une filière bambou en bord de fleuve. Cette filière vise à répondre à des enjeux multiples, selon des logiques d’interdépendance avec les temporalités naturelles : stabilisation des berges, dépollution de l’eau, approvisionnement en ressources matérielles pour les habitants, mais aussi expérimentation d’un urbanisme et d’une architecture des milieux (Younès et Goetz, 2010[92]Younès C, Goetz B. (2010). « Mille milieux », Le Portique, n25.) frugale et low-tech.

Vers un urbanisme des rythmes

Dans ce contexte de transformation des temporalités de la rive à Hanoï, les rythmes se diversifient, se superposent, et une véritable polyrythmie (Hall et Hacker,1992[93]Hall ET, Hacker AL. (1992). La danse de la vie: temps culturel, temps vécu, Paris, Seuil, 279 p.) émerge. Le schéma d’acteurs traditionnel sur les berges – marqué par la présence historique de « migrants dans la ville », principalement issus des campagnes rurales et progressivement chassés des quartiers centraux – (Papin, 2001, p. 339[94]Op. cit.) se recompose aujourd’hui avec l’arrivée de nouveaux citadins avec de nouvelles attentes (besoin de « nature »…), d’acteurs de la promotion immobilière qui commencent à se projeter sur ces lieux, ainsi que de collectifs d’architectes et d’artistes, soutenus par des fondations, qui investissent les lisières fluviales comme des territoires d’expérimentation d’une architecture plus souple et temporaire, entraînant l’envahissement progressif d’un espace accueillant autrefois les battements du fleuve et les activités agricoles et piscicoles associées.

Dans le même temps, les crises systémiques mettent en tension les différentes composantes du système-territoire complexe étudié (Reghezza-Zitt, 2015[95]Op. cit.). Face à ces incertitudes, cette recherche qualifiée d’ « incertaine » (Amphoux, 2022[96]Op. cit.) invite à repenser la fabrique urbaine et architecturale des bords de fleuve. Elle conduit également à interroger la posture même du concepteur, désormais confronté à la nécessité d’improviser et de composer avec l’instabilité des milieux (Berdoulay et Soubeyran, 2020[97]Op. cit.).

L’urbanisme des rythmes esquissé ici s’inscrit dans une logique de transformation continue, où le projet devient un médium sensible entre cycles du vivant, temporalités des usages quotidiens et enjeux de la planification urbaine. Ce rôle suppose de réinterroger les outils traditionnels de l’architecte et de l’urbaniste, pour envisager des dispositifs alternatifs fondés sur l’expérimentation – l’observation, la médiation, la représentation et l’action collective autour des notions de mouvant, de souplesse, de fragilité (Chrétien, 2007[98]Chrétien JL. (2007). Fragilité, Paris, Les Éditions de Minuit, 267 p.), de malléabilité (Gwiazdzinski, 2011[99]Op. cit.) et de temporaire.

Dans un monde où les désordres sont devenus structurels (Hamant, 2023[100]Op. cit.), Hanoï, ville-fleuve prise dans des tensions entre fixité planificatrice et hybridations habitantes – et tout particulièrement ses rives –, devient un terrain d’observation et d’expérimentation pour les urbanistes et les architectes pour penser une fabrique urbaine des rythmes sensible à la pluralité des temps, à l’impermanence, à l’imprévu, à l’inattendu, à la cohabitation des mondes.

Ce terrain particulier des rives sous pression de la métropole oblige à passer d’une approche spatiale à une approche spatiotemporelle, chronotopique et rythmique pour observer et analyser les agencements chronotopiques en mouvement. Il permet de voir à l’œuvre des cohabitations, voire des hybridations, entre un « urbanisme de la modernité » qui cherche encore à tout contrôler et imposer d’illusoires permanences, et un urbanisme des rythmes, celui des appropriations habitantes, créatives ou de « survie » (Friedman, 1974[101]Friedman Y. (1974). L’architecture de survie : une philosophie de la pauvreté, Paris, L’Hexagone, 256 p.) qui s’adapte aux fluctuations et au réel, qu’elles soient portées par des dynamiques individuelles ou collectives, informelles ou plus officielles. L’épreuve de ce terrain oblige à déployer d’autres approches, méthodologies et outils, sur place, en situation, sur le bord du fleuve, qui permettent de donner corps à un « urbanisme des temps et des rythmes », et de l’équiper. Enfin, les transformations rapides de ce terrain mouvant, l’épreuve du réel avec les catastrophes climatiques montrent combien il est important et indispensable de dépasser une « métaphysique du stable » pour passer à un « urbanisme des temps et des rythmes », voire à une « politique des rythmes » (Antonioli et al., 2020[102]Op. cit.) dans un environnement très incertain. Exemple extrême de cette incertitude, le typhon de 2024 a redistribué les cartes et obligé tous les acteurs à s’adapter pour réhabiter ce lieu, le même et pourtant un autre.

Preuve de cette importance nouvelle, nous avons récemment appris que le gouvernement vietnamien avait intégré ces notions dans la planification urbaine 2030-2050, révisée par le Premier ministre au printemps 2024, ainsi que dans sa prochaine version (décision n° 1668/QĐ-TTg du 27 décembre 2024[103]Gouvernement vietnamien (site de publication des lois et nouvelles directives), décision n° 1668/QĐ-TTg, du 27 décembre 2024. Ajustement du plan directeur général de la capitale Hanoï à l’horizon 2045, avec une vision jusqu’en 2065 [En ligne), actuellement en attente d’approbation, en signalant la nécessité d’une approche attentive aux temporalités pour concevoir de nouvelles formes d’habiter dans ces territoires fluviaux, qui occupent désormais un rôle central dans les stratégies d’adaptation, dans un contexte troublé par le développement métropolitain et les effets du changement climatique.


[1] Maldiney H. (1973). Regard, parole, espace, Paris, L’Âge d’Homme, 322 p.

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[3] Dardel É. (1952). L’Homme et la Terre. Nature de la réalité géographique, Paris, CTHS, 201 p.

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[6] Rollot M. (2017). Critique de l’adaptabilité, Paris, Libre et Solidaire, 222 p.

[7] Op. cit.

[8] Gwiazdzinski L. (2011). La ville malléable, Europan, ministère du Développement durable.

[9] Papin P. (2001). Histoire de Hanoï, Paris, Fayard, 408 p.

[10] Amphoux P. (2022). « Vers un urbanisme de l’incertitude », Raison présente, no 222, p. 49‑58.

[11] Berdoulay V, Soubeyran O. (2020). L’aménagement face à la menace climatique, le défi de l’adaptation, Grenoble, UGA, 243 p.

[12] Morizot B. (2020). Manière d’être vivant. Enquêtes sur la vie à travers nous, Arles, Actes Sud, 336 p.

[13] Pulliat G. (2017). « Métropoles émergentes et alimentation : une lecture croisée », L’Information géographique, 81, 54‑74.

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[18] Hamant O. (2023). Antidote au culte de la performance. La robustesse du vivant, Paris, Gallimard, 64 p.

[19] Op . cit.

[20] Pétonnet C. (1982). « On est tous dans le brouillard… », Éthnologie française, vol. 12.

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[22] Morin E. (1990). Introduction à la pensée complexe, Paris, Seuil, 160 p.

[23] Op. cit.

[24] Callon M, Lascoumes P, Barthe Y. (2001). Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Seuil, 368 p.

[25] Cassagne T. (2023-). « Habiter la double pulsation. L’hypothèse d’agencements hybrides temporaires vertueux sur les lisières fluviales de la métropole de Hanoï », thèse de doctorat, LRA de Toulouse.

[26] AUF. (13/12/2024). Laos : Projet RUVIKONG – Le premier atelier universitaire urbain réalisé à Champassak [En ligne].

[27] Gwiazdzinski L. (2016). L’hybridation des mondes. Territoires et organisations à l’épreuve de l’hybridation, Grenoble, Elya, 349 p.

[28] Gouvernement vietnamien (site de publication des lois et nouvelles directives), décision n° 1569/QĐ-TTg, du 12 décembre 2024. Approbation du Premier ministre de la planification urbaine de Hanoï 2030-2050 [En ligne].

[29] Op. cit.

[30] Dupont V, Golaz V. (2006). « Dynamiques périurbaines : population, habitat et environnement dans les périphéries des grandes métropoles », Chronique du CEPED, n° 50.

[31] Latour B. (2017). Où atterrir? Comment s’orienter en politique, Paris, La Découverte, 130 p.

[32] AFD, IRD et MONRE. (2021). Rapport sur le changement climatique au Vietnam dans le cadre du projet GEMMES, Paris-Hanoï, AFD [En ligne].

[33] Vinh VD, Ouillon S, Thanh TD, Chu LV. (2014). « Impact of the Hoa Binh Dam (Vietnam) on water and sediment budgets in the Red River basin and delta », Hydrology and Earth System Sciences, n° 18(10).

[34] Op. cit.

[35] Maldiney H. (2001). Existence: crise et création, Paris, La Versanne, 272 p.

[36] Pardé M. (1926). « Les crues du Fleuve Rouge (Tonkin). D’après un mémoire récent », Revue de Géographie Alpine, n° 14(4), p. 787-801.

[37] Gouvernement vietnamien (ministère de l’Agriculture et du Développement rural), 12 septembre 2024. Le MARD appelle à des aides d’urgence et à un soutien au relèvement pour les provinces touchées par le typhon n° 3 [En ligne].

[38] Guez A. (2022). C comme Chronotopie, Paris, BOA, 41 p.

[39] Op. cit.

[40] Van Lengen J. (2020). L’architecte aux pieds nus: manuel d’auto-construction, Marseille, Parenthèse, 480 p.

[41] Op. cit.

[42] Op. cit.

[43] Haraway D. (2020). Vivre avec le trouble: faire parenté dans le Chthulucene, Paris, Des mondes à faire, 380 p.

[44] Albrecht D, Hocquart H, Papin P. (2010). Les acteurs publics locaux au cœur du développement urbain vietnamien, Paris, Agence française de développement, 143 p.

[45] Fanchette S, Stedman N. (2009). À la découverte des villages de métier au Vietnam, Marseille, IRD, 552 p.

[46] Op. cit.

[47] Op. cit.

[48] Papin P. (2001). Histoire de Hanoï, Paris, Fayard, 408 p.

[49] Op. cit.

[50] Op. cit.

[51] Op. cit.

[52] Gwiazdzinski L, Cholat F. (2021). Territoires apprenants. Un processus d’apprentissage émergent à l’épreuve du réel, Grenoble, Elya, 247 p.

[53] Cassagne T, Gania R. (2023). By the River, Prix du mérite au concours d’architecture FuturArc, Ho-Chi-Minh-Ville.

[54] Op. cit.

[55] Pérec G. (1974). Espèces d’espaces, Paris, Galillée, 182 p.

[56] Op. cit.

[57] Gwiazdzinski L, Graff C. (2024). Rythmes et flux à l’épreuve des territoires, Paris, Rhuthmos.

[58] Op. cit.

[59] Op. cit.

[60] Benveniste É. (1966). Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, 356 p.

[61] Gwiazdzinski L. (2020). Saturations. Individus, collectifs, organisations et territoires à l’épreuve, Grenoble, Elya, 253 p.

[62] Op. cit.

[63] Estevez D. (2015). Conception non formelle en architecture. Expériences d’apprentissage et pratiques de conception, Paris, L’Harmattan, 222 p.

[64] Vietnam.vn, 27 octobre 2024. Des centaines de personnes ont bravé le vent et la pluie pour nettoyer les déchets le long de la rivière Rouge.

[65] Drevon G, Gwiazdzinski L, Klein O. (2017). Chronotopies. Lecture et écriture des mondes en mouvement, Grenoble, Elya, 216 p.

[66] Hetman J. (2020). « Vers un espace élastique », dans Antonioli M, Drevon G, Gwiazdzinski L, Kaufmann V, Pattaroni L, Manifestepourunepolitiquedesrythmes, Lausanne, EPFL Press, p. 49-60.

[67] Op. cit.

[68] Op. cit.

[69] Gwiazdzinski L. (2023). Dans la (les) nuit(s) de tous les jours. Petite plongée dans quelques quotidiens nocturnes de la France contemporaine, Communications, n° 112(1), p. 129-143.

[70] Op. cit.

[71] Lipovetsky G. (2004). Les temps hypermodernes, Paris, Grasset, 196 p.

[72] Ministère de l’Irrigation de la République démocratique du Vietnam (1972). Rapport sur le plan de drainage et de gestion des crues sur le fleuve Rouge et la rivière Thai Binh, Centre d’archive III (archives socialistes), Hanoï.

[73] Rosa H. (2013). Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive, Paris, La Découverte, 156p.

[74] Guez A, Subrémon H. (2013). Saisons des villes, Paris, Donner Lieu, 224 p.

[75] Op. cit.

[76] Op. cit.

[77] Op. cit.

[78] Gourou P. (1936). Paysan tonkinois. Étude de géographie humaine, Paris, Gallimard, 666 p.

[79] Op. cit.

[80] Reghezza-Zitt M. (2015). « Territorialiser ou ne pas territorialiser le risque et l’incertitude », L’Espace Politique, n° 26.

[81] Montresor F. (2015). « Les processus d’urbanisation dans le delta du fleuve Rouge. Ou la maîtrise de l’eau comme moteur de l’organisation du territoire hydraulique », Lausanne, EPFL, mémoire de Master, 120 p.

[82] Op. cit.

[83] Op. cit.

[84] Antonioli M, Drevon G, Gwiazdzinski L, Kaufmann V, Pattaroni L. (2020) Manifeste pour une politique des rythmes, Lausanne, EPFL Press, 168 p.

[85] Op. cit.

[86] Gall C, Gwiazdzinski L, Kaufmann V, Torre A. (2024). Les nouvelles proximités, Limoges, FYP, 208 p.

[87] Op. cit.

[88] Op. cit.

[89] Hutin C. (2021). Les communautés à l’œuvre, Paris, La Découverte, 320 p.

[90] Op. cit.

[91] Cankat A. (2024). « La diversité des rythmes dans la ville informelle. Faire un détour par la poésie pour explorer le rythme en architecture », dans Graff C, Gwiazdzinski L, Rythmes et flux à l’épreuve des territoires, Paris, Rhutmos, p. 91-108.

[92] Younès C, Goetz B. (2010). « Mille milieux », Le Portique, n25.

[93] Hall ET, Hacker AL. (1992). La danse de la vie: temps culturel, temps vécu, Paris, Seuil, 279 p.

[94] Op. cit.

[95] Op. cit.

[96] Op. cit.

[97] Op. cit.

[98] Chrétien JL. (2007). Fragilité, Paris, Les Éditions de Minuit, 267 p.

[99] Op. cit.

[100] Op. cit.

[101] Friedman Y. (1974). L’architecture de survie : une philosophie de la pauvreté, Paris, L’Hexagone, 256 p.

[102] Op. cit.

[103] Gouvernement vietnamien (site de publication des lois et nouvelles directives), décision n° 1668/QĐ-TTg, du 27 décembre 2024. Ajustement du plan directeur général de la capitale Hanoï à l’horizon 2045, avec une vision jusqu’en 2065 [En ligne].