juillet 2025
Les temps de l’urbanisme 1.
Figures de l’attente et de la latence.
Des épreuves de la transformation urbaine
à Tirana
Franck Dorso
EUP/UR 3482 Lab’URBA UPEC – UMR 6590 ESO
Figures de l’attente et de la latence
Des épreuves de la transformation urbaine
à Tirana
Figures de l’attente et de la latence. Des épreuves de la transformation urbaine à Tirana,
Riurba no
18, juillet 2025.
URL : https://www.riurba.review/article/18-temps/figures/
Article publié le 17 mai 2026
- Abstract
- Résumé
Figures of waiting and latency. Trials of urban transformation in Tirana
What do the succession and friction of unequal temporalities produce in the transformation of a site? Based on the theoretical framework of the social transaction and on immersion surveys, this paper explores a singular temporal phasing and its consequences in terms of modes of thinking and acting in Tirana, Albania. The Stacioni i Trenit district is a succession of long and short periods, culminating in the upheavals introduced by the opening of luxury construction sites on the 25 hectares of wasteland housing informal uses and dwellings, a laboratory for 30 years of original practical compromises.
Que produit la friction de temporalités très inégales dans la transformation d’un site ? Prenant appui sur le cadre théorique de la transaction sociale et sur des phases d’enquêtes en immersion, l’article explore un phasage temporel singulier et ses conséquences en termes de modes de penser et d’agir à Tirana, en Albanie. Le quartier de Stacioni i Trenit traverse une succession de temps longs et de temps courts, jusqu’aux bouleversements introduits par l’ouverture de chantiers d’immeubles de standing sur les 25 hectares d’une friche abritant usages et habitations informels, laboratoire durant 30 années de compromis pratiques originaux.
post->ID de l’article : 6438 • Résumé en_US : 6516 • Résumé fr_FR : 6513 • Sous-titre[0] : D
Introduction
La découverte[1]Dans le cadre d’ateliers de voyages d’étude de master 2 de l’École d’urbanisme de Paris. en 2018 d’une friche de 25 hectares et de ses usages informels en lisière du centre de Tirana en Albanie pose directement la question du temps : comment expliquer le maintien d’un tel espace non construit pendant 30 ans dans le contexte de la densification continue de la capitale depuis 1990 ? La mise en perspective de ces 30 années avec l’histoire longue du pays permet de distinguer des temporalités longues et des temporalités courtes, et leur mise en tension dans l’espace et dans les pratiques des acteurs. La mise en chantiers d’immeubles de standing et d’un potentiel Central Park[2]En référence au prestigieux parc newyorkais. dans le cadre du projet Tirana 2030 sur le site de Stacioni i Trenit, à partir de 2020, rend plus palpable encore cette friction des temporalités, produisant, en lieu et place des statuquo subtilement maintenus, des changements et des réorientations dans les actions et les stratégies des acteurs impliqués, ainsi que dans le mode de production informel de l’espace, demeuré structurant dans le processus d’urbanisation tiranais (figures 1 et 2).

Si la recherche engagée à partir de 2018 porte sur l’ensemble de ce processus, les résultats et analyses qui sont discutés ici ciblent plus spécifiquement ces transformations à l’échelle du site, et de celles et ceux qui l’habitent et le pratiquent. La conception du temps au sein de la production urbaine instituée est évoquée de façon plus globale à travers l’approche sociohistorique du rapport au temps dans la société locale.
L’article présente d’abord la situation à Stacioni i Trenit, puis propose un balisage théorique et méthodologique destiné à définir le sens du terme de temporalité auquel on se réfèrera, et son utilisation dans la recherche engagée. Les temporalités de Stacioni sont considérées dans la partie suivante du point de vue de leurs frictions. Le passage de temps longs à des temps courts met l’espace, les acteurs et leurs relations dans des tensions qui provoquent plusieurs types de réponses : actions, fuites, adaptations, innovations, paris. L’absence de transition entre ces temps longs et courts amène à poser la question d’un temps absent. Les résultats présentés ouvrent trois perspectives de discussion ou de généralisation : la portée de l’approche en termes de transaction sociale dans l’analyse des temporalités urbaines, à travers notamment l’identification de séquences transactionnelles ; l’évolution de la conception du temps produite par la succession de temporalités fortement différenciées chez les habitants de Stacioni ; enfin, l’émergence d’une distinction entre les deux figures de la latence et de l’attente associées aux espaces vacants, et les perspectives ouvertes par leur problématisation dans les champs de la recherche et de l’action en urbanisme.
Les données reposent sur plusieurs phases de recherche : une approche initiale du terrain en 2018 en parallèle à des ateliers de voyage d’étude de master 2 en urbanisme (dont le premier provoqua la découverte du site) ; une recherche effectuée de 2019 à 2023 ; une nouvelle phase démarrée en 2024. Ces travaux allient enquêtes in situ et auprès d’acteurs institutionnels ; des dispositifs d’immersion sur le terrain destinés à contourner les difficultés d’accès à certains lieux, acteurs ou documents ; l’élaboration d’outils spécifiques associés aux caractéristiques de la situation (packs multi-outils, gradients d’entretiens) ; enfin la construction et l’entretien de réseaux d’informateurs.
Trente ans de friche centrale : du terrain agricole aux tours du Central Park
Le site occupe une superficie d’environ 25 hectares. Le terme de Stacioni i Trenit désigne un quartier situé au bord de l’hypercentre de Tirana, sur l’axe nord-sud de la capitale, dessiné par le premier master plan établi dans les années 1930, durant la période d’influence de l’Italie mussolinienne (Aliaj, Lulo et Myftiu, 2003[3]Aliaj B, Lulo K, Myftiu G. (2003). Tirana: the challenge of urban development, Tirana, Cetis.). Le terme provient de l’établissement d’une première gare, construite en 1916-1917 par l’Empire austro-hongrois, puis réinstallée par les Italiens pour l’exploitation des mines, enfin réinaugurée en gare centrale en 1949, au début de la période socialiste (Sivignon, 1975[4]Sivignon, M. (1975) « Tirana et l’urbanisation de l’Albanie », Revue de Géographie de Lyon, Vol. 50, n° 4, pp. 333-343). Le terrain que nous découvrons en 2018 est désigné par homonymie sous le même terme que celui du quartier par les habitants, les usagers et les acteurs institutionnels (parfois raccourci en « Stacioni »).
Lors de la sortie de l’Empire ottoman et au moment de l’indépendance, en 1912, le terrain est occupé par des activités agricoles de culture et de pâturage qui, dans ce pays qui restera agricole jusqu’à l’orée du XXIe siècle, nourrissent la petite ville de Tirana. Le tracé de l’axe structurant par les urbanistes italiens s’arrête alors juste au début de ce secteur. Le gouvernement socialiste conservera ce plan (Mëhilli, 2017[5]Mëhilli E. (2017). From Staline to Mao, New-York, Cornell University Press.). L’endroit a déjà pris le nom de la gare (Gjika, 2009[6]Gjika A. (2009). Hekurudha Shqiptare, Si u ndertua ne menyre vullnetare [En ligne) ; pourtant, ce sont les activités agricoles qui dominent ici, et que renforcera la planification urbaine socialiste à partir de 1946. Cette vaste zone de 50 hectares accueille alors, du côté est, des serres de maraîchage et, du côté ouest, un marché aux bestiaux, des terres libres et la gare (figure 3).

Lors de la transition de 1990-1991, un exode rural important et une fièvre de constructions traversent le pays et sa capitale durant deux années de relative vacance institutionnelle[7]Une période d’instabilité économique et d’importants mouvements de population (internes et vers l’étranger) marquent la période de transition politique en 1991. (Pojani, 2011[8]Pojani D. (2011). « Urban and suburban retail development in Albania’s capital after socialism », Land Use Policy, n° 28, p. 836-845.). Nombre de constructions informelles destinées à l’habitat ou à l’activité économique sont érigées à Tirana : maisons, petits immeubles, kiosques de commerce, marchés (Lubonja, 2015[9]Lubonja F. (2015). Libri i deshtuar i arkitektures shqiptare (Le livre de l’échec de l’architecture albanaise), Tirana, Perpjekja.). Sur la partie ouest de Stacioni, les constructions restent limitées à une bande médiane de maisons qui constitue, encore aujourd’hui, un petit quartier semi-formel, tandis que les serres de la partie est disparaissent sous les immeubles légaux. Dès le milieu des années 1990, la forme matérielle des lieux se trouve cristallisée. Hormis le démantèlement du marché aux bestiaux en 2010 et celui de la gare centrale en 2013 – dont on réfléchit aujourd’hui à une reconstruction dans un secteur proche –, nous découvrons en 2018 un paysage globalement inchangé depuis presque 30 ans (figures 4 et 5).

Cet espace est parcouru de différents usages et occupations informelles : la bande de maisons scinde la zone en un secteur sud relié à un marché en dur et légalisé, et une partie nord plus dégagée. Les prairies empierrées accueillent sur la partie sud et dans le prolongement du marché en dur un marché informel matinal le long des sentiers et, partout ailleurs, de petits lopins cultivés et clôturés, du pâturage (moutons, vaches, chèvres), des extensions domestiques (basses-cours, cabanes), du recyclage de restes du marché informel par des familles roms installées au nord de la friche (en maisons ou en campements), des activités familiales de loisirs, des raccourcis et des passages ménagés à travers les palissades du projet Tirana 2030, le long du nouveau boulevard. Des personnes âgées ont aménagé avec les pierres des tables de jeux (cartes ou dominos, très populaires), tandis que des jeux et bandes d’enfants se déploient dans les vastes espaces libres ; des jeunes gens, enfin, s’isolent dans les replis de la végétation (Dorso et Muçi, 2021[10]Dorso F, Muçi S. (2021). « Long-standing wastelands. Latency, transactions, and the role of green settings on two urban wastelands in Tirana (Albania) and Istanbul (Turkey) », dans Di Pietro F, Robert A (dir.), Urban wastelands: A form of urban nature?, New York, Springer, p. 135-156.) (figure 6 et 7).

Le projet Tirana 2030 (désigné aussi par l’acronyme T030) est établi dans le prolongement d’une politique de transformation urbaine engagée dans les années 2000 (Aliaj, 2009[11]Aliaj B. (2009). Hapësira qytetare drejt fundit të tranzicionit?!: Këndvështrime filozofike dhe teknike, (L’espace civique à la fin de la transition ?! : perspectives philosophiques et techniques), Albania, Botime Afrojdit.) sur le modèle des grands projets internationaux – coordonné ici au départ par l’agence Grimshaw et l’architecte-urbaniste italien Stefano Boeri, en 2016 – et dans le contexte d’une expansion urbaine rapide de l’agglomération (Instat, 2010[12]Instat. (2010). Socio-demographic statistics in Albania : Selected topics and future developments, Tirana, Shtëpia Botuese & Shtypshkronja Pegi [En ligne). L’Albanie, qui a connu depuis 1900 une alternance des deux seuls partis démocrate et socialiste, ambitionne de rejoindre l’UE[13]Les négociations sont officiellement ouvertes en 2020. après avoir été longtemps isolée voire autarcique dans les années 1970 et 1980. Le pays reste aujourd’hui le plus pauvre d’Europe, avec une émigration soutenue. Les premières réalisations de T030 ont permis notamment le prolongement de l’axe nord-sud vers le nord, avec l’ouverture du Nouveau Boulevard (Bulvari i Ri) qui longe Stacioni sur toute sa longueur. Le projet, qui aspire aux « bonnes pratiques », notamment inclusives (rendre la capitale désirable pour l’ensemble de ses habitants) et environnementales, prévoit de construire ici plusieurs hautes tours de standing autour d’un Central Park vert.
La construction des tours a commencé en 2020 et suscite plusieurs questionnements, tant au niveau de l’expertise qu’au sein de la population. Dans la situation économique actuelle du pays et de la population, pour qui sont construits ces bâtiments qui dépassaient en 2022 les 1 500 euros du mètre carré ? En effet, le prix moyen dans la capitale se situe cette année-là autour de 1 150 euros[14]Bota Sot News. (2023). « Rritja mesatare e çmimeve të apartamenteve në Tiranë sa në Podgoricë, pronat e periferisë dyfish më të shtrenjta » [La hausse moyenne des prix des appartements à Tirana est identique à celle de Podgorica, tandis que les biens immobiliers en banlieue coûtent deux fois plus cher] [En ligne, puis 1 300 euros en 2025[15]Évaluation du site properstar.fr [En ligne, selon les sources du marché que confirment les études qui montrent un rythme d’augmentation très soutenu[16]Instat. (2022). Quarterly Economic Growth [En ligne, caractérisant un boom immobilier dans la capitale et sur le littoral (Musaraj, 2023[17]Musaraj S. (2023). « Housing as asset and payment: Construction, speculation, and financialization at the European periphery », American Anthropologist, n° 125, p. 865-879.). Des rapports d’ONG évoquent le blanchiment d’argent (GITOC, 2020[18]GITOC. (2020). Global Initiative against Transnational Organized Crime [En ligne), mais la question de la corruption n’est pas si simple ni automatique. Les enquêtes sur le terrain ont montré des scénarios d’achat plausibles de la part de personnes ressortissant des classes moyennes interrogées dans un secteur proche. On ne parle plus en revanche du Central Park : la rentabilité impose-t-elle plus de densification, ou le projet est-il simplement reporté ? Ce qui est établi et directement observable, c’est qu’un lieu se transforme, et avec lui des actes, des pratiques, des représentations, des matrices de pensée et d’action, des stratégies et des rapports de pouvoir, dans un contexte d’opacité des actes et des motivations respectives des différents acteurs.
Définir les temporalités
Explorer les temporalités urbaines, urbanistiques et d’aménagement de Stacioni i Trenit amène à définir et choisir le sens des termes employés. En partant d’un plan général et commun, le temps est une constante admise de la physique, qui s’écoule en théorie de façon continue, nonobstant les subtilités quantiques. Évoquer des temps ou des temporalités relatives à l’activité humaine renvoie à une élaboration, une interprétation sociale, individuelle ou collective, du passage du temps, qui va venir différencier ce flux théoriquement uniforme. Cette action de différenciation peut s’appuyer sur des événements signifiants qui découpent le temps en unités interprétables. Mais on voit bien la grande diversité de constructions possibles, et la non moins grande diversité de manières de conceptualiser et d’analyser ces élaborations pour produire des outils d’analyse. Le paradigme de la transaction sociale présente un intérêt particulier dans le cas étudié, pour deux raisons : la notion de séquences transactionnelles propose des découpages temporels qui vont reposer sur l’évolution de transactions (échange, négociation, imposition) entre les acteurs ; et ce cadre transactionnel peut lui-même s’établir sur un double plan explicite et implicite, une caractéristique fréquente des situations d’informalités. Précisons ces éléments et leur application au cas tiranais.
Dans le paradigme de la transaction sociale, fondé au départ par des sociologues mais articulé à l’économie, à l’anthropologie et au droit, la temporalité peut être définie par une approche à la fois structurale et actionnelle. Une situation de transaction s’établit lorsque deux ou plusieurs acteurs se trouvent impliqués et mis en rapport autour d’un enjeu qui les réunit et les divise à la fois (Rémy, 1998[19]Remy J. (1998). Sociologie urbaine et rurale. L’espace et l’agir, Paris, L’Harmattan.). Les travaux issus de ce courant ont fréquemment pris pour objet l’occupation d’un espace (Gibout, 2022[20]Gibout C. (2022). « La mutabilité de la pensée de Jean Remy et son adaptation à de nouveaux objets », Pensée plurielle, n° 55, p. 31-47.). La situation de transaction va se construire autour de trois registres d’action : la négociation (qui implique en partie la dimension juridique et les normes écrites qui vont permettre de la cadrer), l’échange (dans les dimensions économique et anthropologique – échange monétaire, don/contre-don…) et l’imposition (qui renvoie à la dimension sociologique des rapports sociaux, fréquemment basés sur des positions ou des ressources asymétriques, et sur des rapports de force) (Blanc, 2012[21]Blanc M. (2012). « Espace, inégalité et transaction sociale », SociologieS [En ligne). Cette grille constitue un moyen d’identifier une situation établie de transaction, lorsque les acteurs engagent un, deux ou trois de ces registres (Rémy et al., 2020[22]Remy J, Blanc M, Foucart J, Stoessel-Ritz J, Van Campenhoudt L. (2020). La transaction sociale : un outil pour penser et dénouer la complexité de la vie en société, Paris, Éres.).
Sur le plan structurel et quelquefois structural (Dorso, 2009[23]Dorso F. (2009). « La transaction sociale, paradigme et outil : proposition d’un schéma synthétique et opératoire. Applications à une étude sur des conflits d’usages et d’appropriation territoriale à Istanbul », Pensée plurielle, n° 20, p. 107-120.) (oppositions plus profondes et moins immédiatement conscientisées par les acteurs), la situation de transaction révèle ou objective dans la vie courante une ou plusieurs tensions entre des éléments qui sont à la fois inséparables et contradictoires (comme, par exemple, la tension entre la mobilité et l’ancrage au sol) dans de nombreux domaines de la pratique de l’espace (comme le choix d’un mode de transport, d’un mode de vie, d’un modèle économique de développement…). Ces tensions n’affleurent pas quotidiennement à la conscience des acteurs mais sourdent à la surface de l’activité à travers des situations concrètes qui viennent les objectiver, en posant un problème pour lequel il n’apparaît pas de solution immédiate.
Comment ce cadre permet-il de définir et d’identifier des temporalités ? Par la négociation, l’échange et l’imposition, les acteurs vont élaborer un compromis pratique qui va permettre, pour un temps, à la tension de perdre en intensité, et à la vie sociale de se poursuivre. Toutefois, ce compromis ne résout pas toujours – et pas souvent – la tension de base. À Stacioni i Trenit, la question de la légalité de la propriété du sol et des bâtiments – autrement dit de la légitimité et de l’assurance sur le long terme du droit d’être là – n’est pas réglée. À un moment, un événement, l’arrivée ou le départ d’un acteur dans la situation, la modification d’une règle ou d’une ressource de l’un ou de l’autre, vont rendre inopérant le compromis pratique, et provoquer sa remise en question, comme on va le voir ci-dessous à Stacioni, lorsque l’acteur public délègue progressivement l’aménagement du site au secteur privé (Dang Vu et Dorso, 2022[24]Dang Vu H, Dorso F. (2022). « Ruptures et variations. Une discussion autour des méthodes d’analyse du changement en urbanisme », dans Arab N, Mille A, Pauchon A, Urbanisme et changement. Injonctions, rhétorique ou nouvelles pratiques ?, Toulouse, Presses Universitaires du Midi, p. 157-172.). Une nouvelle transaction (négociation, échange, rapport de force) va s’instaurer afin de construire un nouveau compromis. On parle de compromis transitoire ou temporaire pour qualifier le produit de ces constructions.
Sur le plan temporel, cette alternance de phases de compromis puis de réactivation de la tension définit une succession de séquences transactionnelles. C’est sur l’identification de ces séquences que nous faisons reposer la définition de la notion de temporalité. Celles-ci permettent de caractériser deux types de temporalités : les temps du compromis (situations stabilisées autour d’un ou plusieurs accords sur des actes, ressources, postures et positions), et les temps de la transaction, identifiés par la remise en question d’un compromis et l’engagement des acteurs dans des actions de négociation, d’échange et d’imposition. Les premiers sont parfois plus longs et les seconds plus courts à Stacioni, mais chaque situation et contexte produit ses temps spécifiques.
Revenant un instant au niveau général, cette approche confère une place particulière au conflit. Contrairement au modèle hégélien dans lequel la tension entre deux éléments trouve une résolution qui entre à son tour, plus tard, en tension avec un nouvel élément, la tension initiale reste active ici. Dès lors que le compromis n’est plus opérant, l’intensité de la tension primordiale remonte pour venir provoquer la remise en action des parties prenantes. En dépit de l’attention portée à la construction du compromis, il s’agit ici d’une approche qui place le conflit au fondement de la dynamique sociale.
Temps longs et temps courts de Stacioni i Trenit
Apparier un lieu et des temps peut conduire à remonter loin en amont dans la chronologie. Un point de départ possible pour notre sujet pourrait être l’organisation de cet espace après la Seconde Guerre mondiale. Le premier temps long contemporain s’établit ainsi durant une quarantaine d’années, de la fin des années 1940 à 1990. Le terrain agricole situé en bordure du centre reçoit plusieurs aménagements structurants : les serres de maraîchage, le marché aux bestiaux et la gare centrale, qui vient traverser ces installations. Les ressorts de la transaction et du compromis paraissent plus ténus dans le contexte d’une économie planifiée. Cependant, la collectivisation du sol a suivi plusieurs étapes, notamment sur les terres non construites, avec d’abord une redistribution des parcelles aux cultivateurs, puis – dans les années 1970 et alors que le régime se repliait dans une forme d’autarcie après avoir rompu successivement avec la Yougoslavie, l’URSS puis la Chine – une collectivisation complète du foncier. Les choix d’aménagement ont aussi connu plusieurs phases, avec un équilibrage entre le développement des villes principales, parfois freiné au bénéfice des campagnes et des petites villes (Jarne, 2018[25]Jarne A. (2018). « La fragmentation de l’espace urbain postsocialiste en Albanie », Belgeo, n° 4.). Sur Stacioni, la situation se caractérise durant toute cette période par une stabilité des usages qui s’organisent autour des infrastructures agricoles (mises en place sur un terrain déjà acquis à ces fonctions) et ferroviaires.
À la fin de ce premier temps long, survient un premier temps court de deux années qui pourrait caractériser l’émergence de la friche de Stacioni i Trenit. La situation et les usages de Stacioni sont profondément remis en cause, et débute alors une phase de négociation intense de son occupation, phase de transaction qui débouchera sur le compromis et le temps long suivant. La fin du régime socialiste ouvre à la fin de l’année 1990 sur une période de forte instabilité politique. L’exode rural et la possibilité de changer librement de lieu de vie poussent de nombreux Albanais vers les villes et la capitale, dont la population s’accroît rapidement. Comme on l’a dit, cet exode s’accompagne d’une grande vague de constructions informelles, qui va toucher particulièrement le secteur de Stacioni, et qui prend de vitesse la question pourtant incontournable du processus de reprivatisation du sol (Civici et Jouve, 2009[26]Civici A, Jouve AM. (2009). « Enchâssement social et politique de la propriété foncière dans les Balkans », Cahiers Options Méditerranéennes, n° 82, p. 5-20.).
C’est un point névralgique durant cette phase, complexe mais pour lequel nous pouvons synthétiser les principales étapes. Après la phase de désorganisation de 1991-1992, plusieurs lois vont se succéder au gré des alternances entre le parti démocrate d’Albanie (PDS) et le parti socialiste d’Albanie (PSSH) pour résoudre les deux questions parfois concomitantes de la reprivatisation du foncier et du règlement de la question des occupations et constructions informelles. La décollectivisation a reposé d’une manière générale sur la réattribution des terres et des biens aux anciens propriétaires : en principe, les derniers propriétaires d’avant la collectivisation. L’usage aujourd’hui du terme « propriétaire d’avant 1945 » désigne en fait des réalités parfois différentes en milieu rural ou urbain. À Tirana, la migration rapide et la densité des constructions informelles posent des questions de multiples degrés de revendication, avec des dissociations entre propriété du sol et du bâti, et, pour un même bien, plusieurs titres reconnus ou non, selon les cadres et les lois de référence. En 2006, à la suite de la victoire du PDS aux élections législatives, est créée l’Aluizni[27]Agjencia e legalizimit, urbanizimit dhe integrimit të zonave/ndërtimeve informale : Agence pour la légalisation, l’urbanisation et l’intégration des zones/constructions informelles., une agence chargée d’encadrer le processus de régularisation des « zones informelles ». Son organisation et ses missions ont évolué dans le temps : d’une approche globale regroupant l’habitat et la saturation des espaces publics (Pojani, 2015[28]Pojani D. (2015). « Urban design, ideology, and power: Use of the central square in Tirana during one century of political transformations », Planning Perspectives, n° (30)1, p. 67-94.), à une focale sur le logement, puis d’une approche par « zones » vers une approche aujourd’hui plus individualisée, parcelle par parcelle, maison par maison.
Durant la phase 1990-1992 où rien n’est encore établi, les nouveaux arrivants et les déjà présents, dont des propriétaires revendiquant la propriété du sol à Stacioni, entrent en contact sans véritable régulation du tiers institutionnel, et vont élaborer directement des compromis. La construction de la bande intermédiaire de maisons suit ainsi deux phases : dans un premier temps, les arrivants prennent directement possession d’une parcelle et commencent à construire les fondations de maisons situées au plus proche du centre, sur la partie sud. Certaines de ces fondations sont encore visibles aujourd’hui (figure 8), mais ces terrains sont revendiqués par un petit nombre d’anciens propriétaires d’avant 1945, notamment des descendants des grandes familles connues de propriétaires terriens (Les Petrella ont une rue à leur nom dans le quartier). Ceux-ci entrent en relation avec les arrivants et tentent de les dissuader de construire leurs maisons, comme le raconte sous couvert d’anonymat une descendante de propriétaires qui travaille à la municipalité : « Les gens ont trouvé des accords tacites. Même si les conflits n’ont pas manqué au fil des années. Mes frères ont dû défendre notre terrain par la force. D’autres ont préféré louer leur parcelle à des bergers qui l’exploitent pour le pâturage de troupeau de moutons ou de vaches, tout en veillant sur d’éventuels occupants étrangers[29]Entretien avec l’auteur, 2019. ».
Les parties négocient finalement un compromis : les arrivants achètent des parcelles qui se trouvent regroupées autour de la bande centrale actuelle, comme le décrivent trois de ces habitants lors d’un long entretien réalisé dans un café de la partie sud jouxtant la bande intermédiaire des maisons : « Si si, on a eu des problèmes avec les propriétaires. Au tout début, quand on est venus ici, on s’est installés plus vers là-bas (désignant la zone proche du marché, au sud) et on a commencé à construire. Et les propriétaires étaient quand même présents, ils ne venaient pas tout seuls, parfois, mais après, ils sont venus avec la police et ils ont tout démoli (…).
— Et après on a passé des accords avec les propriétaires et avec l’État pour qu’on puisse construire ici. Donc la plupart, ici, ont des papiers.
— Au début, c’était vraiment quelque chose de, enfin, un accord oral, rien d’écrit.
— Si si, ils nous avaient donné un petit papier, mais ça restait quelque chose de très informel[30]Entretien avec l’auteur, 2022. ».
Le statut des documents produits durant cette période n’est pas clair : les propriétaires n’ont pas toujours fait valoir leurs droits avant de vendre, et les arrivants construisent parfois sans permis. Les enquêtes ont également permis de cerner l’étendue du compromis initial, qui dépasse la seule question des titres et des maisons. Ainsi, les usages informels (extensions domestiques, pâturage, lopins cultivés, poulaillers, jeux d’enfants) sont tolérés et encouragés par les propriétaires afin de garantir que d’autres arrivants ne vont pas venir s’y installer. Une délégation de gardiennage, de même qu’une régulation informelle de la démographie de la friche s’établissent ainsi, qui viennent compléter et affermir le compromis qui ouvre sur le temps long suivant. Quand les étudiants de master initient, lors de l’atelier de voyage d’étude de 2018, l’aménagement de leur terrain de football avec les enfants qui jouent là, les parents interviennent dès le lendemain pour couper court à tout risque de nouvel usage du terrain.
On voit bien, durant cette phase de transaction, les parts respectives de la négociation et de l’échange, tandis que la logique d’imposition semble moins prégnante. Les propriétaires ne sont-ils pas pourtant placés dans le cadre du nouveau régime de démocratie libérale dans une position dominante par rapport aux migrants ruraux ? Des données d’enquête viennent éclairer ce paradoxe. Tout d’abord, les arrivants ne sont pas dans leur majorité – et contrairement à d’autres contextes d’urbanisation informelle rapide – des foyers pauvres ou démunis. La reprise des terres agricoles leur a souvent permis de posséder déjà un capital mobilier ou immobilier de départ, qu’ils conservent dans leur lieu d’origine. Ils ne sont pas démunis, et plusieurs proposent d’emblée d’acheter, même informellement, un droit sur le sol. Ces rapports sont également à resituer dans le contexte sociohistorique de l’Albanie du XXe siècle, qui a connu, nonobstant un régime dur sur le plan des libertés individuelles, une forme d’égalité entre les individus, dont les traces perdurent dans les mentalités, aussi bien que dans les formations, les habitants des zones rurales ayant eu accès à une éducation.
Enfin, l’établissement du compromis puise aussi ses racines dans le contexte socioculturel qui fait encore une large place au droit coutumier, survivant sous diverses formes aux aléas géopolitiques et économiques. Les relations interpersonnelles ou interfamiliales de confiance permettent ainsi d’établir des circuits parallèles de transaction entre la population et les institutions, quand règnent en surface une disjonction et une opacité presque complètes, comme en atteste l’échange suivant avec des habitants de la bande intermédiaire des maisons (figures 8 et 9) : « Tout ce qui est dans le quartier, on l’a fait nous-mêmes, enfin, la communauté, quoi. Les canalisations, l’électricité, tout tout tout, l’eau, tout.
— Comment vous êtes-vous organisés ?
— On est très solidaires (…) à chaque fois qu’il y a quelque chose à faire, on crée une espèce de commission, avec quelques personnes, on va chez les gens, on fait le calcul de combien il faut. En gros, on s’organise de façon un peu… autonome… Et du coup, on fait les choses, et l’État, on l’a pas vu, on le voit que quand il y a des élections, ou quand il y a des gros chantiers, comme ça, et encore on ne le voit pas, y’a jamais eu de discussion avec l’État pour voir ce qui allait se passer (…).
— Voilà comment j’ai construit ma maison, en 94. On a construit la première pièce en une nuit. Parce que la police, elle venait tout le temps contrôler. Et pas tant pour nous empêcher mais pour avoir de l’argent, parce qu’ils savaient qu’il y avait de l’informalité, donc s’ils pouvaient être là pour pouvoir avoir un peu d’argent, voilà. Du coup, on a fait ça très rapidement.
— Et techniquement, pour les réseaux ?
— On a tout fait. Et au moment de se connecter avec un réseau plus large, à ce moment-là, on passe par des connaissances et on leur donne un peu d’argent. Par exemple, quelqu’un qui travaille dans le ministère de l’Eau ou autre. Et à partir du moment où on était connecté au réseau, par exemple d’électricité, on a commencé à payer, en tout cas, on venait nous demander de l’argent pour payer, quoi. Quand on se rend compte qu’on est connectés.
— De toute façon, ici, il n’y avait pas de plan d’aménagement, il n’y avait pas de règle, donc il y avait des propriétaires, des petits terrains, on achetait, on construisait au fur et à mesure mais avec, euh… il y a une expression en albanais qui dit : « On paie avec notre sang ». C’est à dire avec notre travail, avec notre, c’est ça, pour dire que tout ce qu’on a, on l’a investi dans la maison, quoi[31]Entretien avec l’auteur, 2022. ».

Lorsque la situation politique du pays se stabilise au milieu des années 1990, le compromis est établi sur Stacioni i Trenit. Le second temps long s’ouvre ici, pour une période d’une trentaine d’années, de 1992 à 2020. Cette période est marquée par une stabilité de la configuration matérielle des lieux, des occupations, des usages et des modes de relations entre les acteurs.
Les modifications matérielles majeures concernent le démantèlement du bâtiment qui abritait le marché aux bestiaux en 2010, puis la gare centrale, en 2013 (Dorso et Muçi, 2022[32]Dorso F, Muçi S. (2022). « Héritages en fragments. Mémoires ferroviaires et agricoles dans la transformation de Stacioni i Trenit à Tirana (Albanie) », Territoire en mouvement, n° 53-54.). Les usages et les occupations se succèdent dans une certaine continuité durant toute cette période. La présence de bergers (pâture de moutons, et dans une moindre mesure de vaches et chèvres) venus du nord du pays et logeant dans les quartiers nord de la ville, ainsi que la culture de petits lopins de terre prolongent l’héritage agricole du secteur. Le marché informel de la partie sud trouve, lui, rapidement sa forme, comme l’explique un habitant de la partie nord : « Le marché, la vente en général, a commencé en 2000, et il y avait un peu de tout, en fait, parce que c’était pas formalisé, du coup, tout le monde vendait là-bas. Et après, ça a commencé à être formalisé, ils ont mis des tentes, créé des rues, etc., et à un moment, les gens qui sont là (marché informel par terre), ils ont été expulsés, ils leur ont dit : “vous ne vendez plus ici”, et du coup ils ont commencé à vendre un peu plus loin[33]Entretien avec l’auteur, 2022. ».
Les compromis établis autour du foncier et des maisons n’amènent pas de nouvelles constructions. Les relations entre les acteurs sont stables durant cette période, ce qui ne veut pas dire qu’elles aient supprimé les tensions qui innervent la situation. On trouve ici l’une des réponses à la première problématique de recherche qui interrogeait la longévité et la résilience d’une zone non construite de 25 hectares dans le contexte d’une hyper-densification. Une descendante de propriétaire résume la situation : « On attend toujours le titre de propriété, les procédures trainent depuis 20 ans. Le gouvernement fait trainer les procédures de légalisation, car il y a des intérêts derrière[34]Entretien avec l’auteur, 2019. ».
Ces intérêts seront rendus visibles lors de l’ouverture des chantiers sur la friche. Durant les 30 années du temps long, la régularisation des propriétés du sol et des bâtiments n’a pas été menée aussi vite à Stacioni qu’ailleurs. Le même problème a pu se produire dans d’autres zones potentiellement valorisables, comme les zones littorales sur l’Adriatique (Triantis, 2020[35]Triantis L. (2020). « Public land privatisation and commodification as a field of changing social relations: The making of the Albanian Riviera », Land Use Policy, n° 99.), ce qui renforce l’hypothèse d’une inaction ou d’une ambigüité de l’action publique, afin de conserver des réserves foncières plus faciles à préempter ou à compenser avant de les transférer aux opérateurs de grands projets. Il serait tentant d’en faire une donnée établie, tant ce mécanisme peut être évoqué par les acteurs, mais l’opacité de l’action publique et de l’accès aux informations et aux acteurs à certains moments (par exemple avant les élections municipales lors des enquêtes de 2023) rend plus prudent de conserver cette idée au titre d’une hypothèse dont l’exploration reste à consolider.
À la fin de l’année 2020 s’ouvre donc le temps court suivant, caractérisé par la mise en route des chantiers de construction. Pour les acteurs en prise directe avec le terrain, ce démarrage n’a été précédé d’aucun avis ni information. Comme pour la construction du nouveau boulevard, les engins de chantiers arrivent un matin et commencent à travailler. Il n’y a pas de temps de transition ou de préparation des travaux. Ceux-ci se déploient pour le moment sur les parties non construites de la friche, qui sont les plus importantes. L’installation de ces chantiers massifs produit de nombreux effets et vient remettre en cause les compromis et stabilités établis pendant les 30 années précédentes. Le marché informel du matin s’adapte en contournant l’emprise du premier chantier situé au sud du secteur. Les chantiers ouverts sur la partie nord, plus massifs, bloquent des accès et des circulations, et ont pour conséquence de subdiviser dans un premier temps la friche en trois zones, entre lesquelles les passages sont plus réduits, puis, à partir de 2023, de séparer des secteurs isolés les uns des autres. Les usages et les relations s’en trouvent profondément modifiés. Après le temps du compromis, s’ouvre alors sur Stacioni une séquence de transaction qui conduit les acteurs à changer ou adapter leurs pratiques, à renégocier les bases de leurs relations et les objets sur lesquels elles reposent (figure 10).

Il serait possible d’évoquer un dernier temps long, qui survole d’une certaine façon la situation, ou en borne l’horizon. Toutefois, le projet Tirana 2030 s’apparente presque plus à un récit ou à une fiction. Le lien entre le projet et les chantiers n’est pas clairement établi, les documents que nous avons pu nous procurer montrent des différences significatives avec les chantiers entrepris. Sur les panneaux du projet de Central Park qui bordent la zone figurent des projections qui n’ont pas grand-chose à voir avec ce qui s’érige juste en face, et ces évolutions ne font l’objet d’aucune communication. Dans les entretiens institutionnels qui ont pu aborder ces questions, l’idée d’un plan d’ensemble semble avoir fait place à un zonage ouvert sur des actions au coup par coup ; toutefois, l’opacité du processus rend même cette orientation incertaine.
La confrontation des temporalités : des acteurs en quête d’un chemin
Que produit aujourd’hui, pour celles et ceux qui habitent, utilisent ou travaillent[36]Dans les dernières enquêtes, nous interrogeons aussi, à côté des personnes qui travaillent informellement sur la friche, les ouvriers, gardiens et ingénieurs des chantiers. à Stacioni i Trenit, la confrontation de ces temporalités différentes ? La succession des séquences dessine des périodes de compromis pratiques plutôt stables qui caractérisent les temps longs, puis des phases aigües de transaction qui correspondent aux temps courts[37]Que l’on pourrait qualifier aussi de rapides, dans la phase actuelle.. Le temps court actuel montre une remise en cause des équilibres établis et une mise en action des personnes ou des groupes concernés dans leurs pratiques, leurs ressources et positions, leurs rapports et modes de relation, enfin leurs stratégies et cadres de pensée.
Les transactions les plus simples renvoient aux adaptations matérielles. Le marché informel qui traversait presque en ligne droite la partie sud épouse maintenant les contours de l’emprise du chantier. Les tables de dominos et de cartes des personnes âgées se déplacent et se reforment au gré de l’avancée des palissades. Les terrains de jeux des enfants et les lieux de réunion d’adultes ou de familles s’adaptent également en changeant d’endroit. Cela crée parfois des situations plus compliquées pour les enfants : la disparition du terrain de football informel pris par un chantier a déporté une partie des jeux de ballons dans les cours intérieures bordées de commerces[38]Cafés, alimentation, coiffeurs, petits garages. des immeubles limitrophes (figures 11 et 12).

Plus complexe est la renégociation de la place des bergers. Les troupeaux ont perdu plusieurs hectares avec l’ouverture des chantiers, abandonnant quasiment la partie sud pour se réfugier toujours plus au nord de la zone. La difficulté se ressent jusque dans les enquêtes : aux discussions ouvertes des années précédentes ont succédé des échanges brefs et inquiets, voire des rejets, de la part de personnes qui faisaient pourtant partie de réseaux d’informateurs stables[39]À l’inverse, des informateurs du marché informel ou des commerces alentour, enthousiastes à entretenir le contact.. Un grand enclos muré dans la partie nord où paissaient des vaches a été d’abord rasé, et laisse place aujourd’hui au creusement d’une grande cavité souterraine en parking et fondation d’un immeuble.
La question de la bande intermédiaire de maisons reste la plus délicate. La mise en route des chantiers rompt avec les arrangements informels établis par les compromis pratiques ou le droit coutumier. Lors du prolongement de la partie nord du boulevard, en lisière de la friche, nous avons pu côtoyer des familles délogées de leurs maisons par la police et les bulldozers. Elles regardaient les destructions depuis le chemin où avaient été sortis leurs meubles et leurs affaires : « Ils sont venus et nous ont expulsés. On avait pourtant payé un avocat pour régulariser la maison, ils ne peuvent pas faire ça. Mais on a attendu et attendu… Il n’y a jamais eu de résolution. On a payé pour rien, et maintenant, on est dehors[40]Entretien avec l’auteur, 2019. ».
La question va se poser pour la bande de maisons, même si l’échéance reste inconnue. La diversité des statuts de propriété et de légalité, du sol ou du bâtiment, explique pour une part la diversité des réactions et renégociations entreprises par les habitants, tout comme l’absence de mobilisation collective, sur laquelle nous revenons plus loin.
Le choc entre le temps stabilisé des 30 années passées et le surgissement des chantiers crée une forme de saisissement. Certaines familles ne font rien, figées dans la résignation face à une expulsion qu’elles jugent inéluctable, avec ou sans titre de propriété. L’écart de pouvoir d’agir entre les parties prenantes les conduit à opter pour une attente des solutions de compensation – qui semblent mal connues et évoluent régulièrement. Toutefois, la situation fait aussi apparaître d’autres manière d’agir. Plusieurs récits circulent sur la forme future du quartier. Des habitants légalisés ou usagers de Stacioni y voient l’opportunité d’une valorisation de leur quartier, comme cet habitant d’un immeuble légal : « Déjà, ça va être très densifié. Selon ce qu’on a entendu, mais ça reste des mots comme ça, on n’a pas eu de rencontre officielle, on a entendu qu’il y a une grande partie des équipements publics qui vont s’installer ici, y compris les ministères (…). Il y aura un grand bâtiment où il y aura le ministère de la Justice, les procureurs, et qui seront là. Le centre va progressivement s’approcher d’ici, se déplacer ici. Et la municipalité aussi.
— Est-ce que vous pensez que c’est une bonne chose ?
— Ah ! mais c’est super. Parce que du coup, moi, j’ai l’impression que le centre va se déplacer ici maintenant (…).
— Comment avez-vous su, par exemple, que des ministères allaient venir ici ? Est-ce que c’est dans les médias, ou est-ce que vous connaissez des gens de la mairie qui viennent vous prévenir quand il y a des projets ?
— Ici, ça se passe un peu différemment, c’est plus par des gens qu’on connaît, à la mairie, ou des gens qui travaillent ou des connaissances, comme ça, ben, finalement, le mot finit par circuler, quoi. Les Albanais veulent apprendre les choses avant que cela devienne officiel, donc ils vont aller creuser, ils vont se dire, mais il n’y a pas eu de réunion publique, ça, bien sûr que non. Voilà, c’est plus par du bouche à oreille[41]Entretien avec l’auteur, 2022. ».
C’est auprès d’une partie des habitants de la bande intermédiaire que l’on peut percevoir le changement de mode d’agir le plus manifeste. Certains d’entre eux déclarent vouloir prendre directement contact avec les promoteurs sans attendre la médiation ou la compensation de l’État, tel qu’en témoigne cet habitant interrogé sur le marché informel de la partie sud : « Alors ça change tout le temps, l’Albanie. Depuis 25 ans que je vis ici, une personne vient et te dit est-ce que tu me donnes ta propriété pour faire un bâtiment ?
— On vous a demandé ça ?
— Oui, on est venu me demander ça. Mais les personnes qui sont à côté de ma maison ne veulent pas donner leur terrain. Et s’ils ne le donnent pas, je ne peux pas non plus. Il faut que toute la zone soit en accord.
— Vous résistez ?
— Moi, je veux donner ma maison ! Je veux donner ma propriété pour faire un immeuble. Et c’est une question de sécurité. La maison est une maison simple avec un étage, et tu ne peux pas la laisser comme ça pendant longtemps parce que les voleurs peuvent entrer plus facilement et, nous, on ne se sent pas très en sécurité comme ça, c’est plus sûr dans un grand bâtiment.
— Alors, vous allez vendre votre maison ?
— Oui, éventuellement tout le monde va donner sa propriété. Ils veulent toutes ces surfaces de 1 000, 2 000 m²[42]Entretien avec l’auteur, 2024. ».
Le raisonnement s’appuie de façon pratique sur ce que chacun voit se produire dans la ville, et qui constitue l’un des modes actuels de transformation du centre de la capitale. La densification des espaces non construits (cœurs d’îlots, espaces publics) étant à peu près achevée, la ville se couvre de tours en construisant sur les parcelles des petites maisons avec jardins qui occupent encore plusieurs secteurs du centre de Tirana, une ville aérée, extensive et basse (R+1 ou 2) héritée d’un XXe siècle encore proche, qui a certes produit des transformations, mais laissé aussi plusieurs secteurs intouchés. La transformation physique, parfois brutale, de ce parcellaire particulier peut choquer, vue de l’extérieur, mais comment raisonnent les petits propriétaires ou leurs descendants lors d’un héritage ? L’achat de la propriété pour une forte somme et la perspective de devenir propriétaire de deux ou trois appartements dans le futur immeuble offrent l’horizon d’un changement de vie et de condition qui emporte l’adhésion. L’action urbanistique publique consiste ici à laisser opérer la loi du marché.
L’avenir dira s’il est illusoire pour les habitants de projeter cet effacement de l’acteur public et ces négociations directes avec les promoteurs à Stacioni. Mais ce positionnement est significatif des conséquences actuelles du choc du temps long des compromis avec le temps bouleversé de l’ouverture des chantiers. Dans cette séquence, l’échange et la négociation se trouvent pleinement mobilisés, mais ce qui se trouve aussi mis en jeu, ce sont les rapports entre acteurs. D’une part, les solidarités valorisées lors de la construction du quartier et des phases de raccordement ou d’aménagements secondaires laissent place à des stratégies plus individuelles – et potentiellement des conflits internes, lorsque les promoteurs ont besoin d’un terrain dont la taille doit rassembler plusieurs parcelles dont les propriétaires ne sont pas tous d’accord pour vendre. D’autre part, la transaction s’oriente vers un contournement de l’acteur public, ce qui représente un changement important dans le contexte local : il remet en cause les relations informelles structurées par le droit coutumier, et il questionne plus profondément un rapport sociohistorique à l’État établi sur le long terme et qui ouvre sur l’inconnu, pour des populations qui ont connu et grandi dans le cadre d’un État fort et centralisateur.
Sur le plan culturel, les enquêtes montrent un attachement affectif et pratique plus fort pour la maison que pour l’appartement. Mais la raison du calcul économique immédiat l’emporte dans un contexte de crise dans lequel – nous y revenons plus loin – la majorité des personnes interrogées et en âge de le faire songent à l’émigration. De ce point de vue, la rémunération en appartements permet une amélioration immédiate de la situation, préférée à la conservation d’un mode d’habiter en maison – même dans une maison investie affectivement depuis sa construction même, avec la famille, les proches, les voisins. La prévalence de ce calcul économique s’exprime aussi dans la pratique du klering (Musaraj, 2023[43] Op. cit.), qui consiste pour les promoteurs à sous-traiter la fourniture en matériaux et la construction des bâtiments sous la forme d’un paiement en nature d’un ou plusieurs appartements. Ainsi, la verticalisation de la ville associe d’une certaine manière les trois maîtrises d’ouvrage, d’œuvre et d’usage.
L’hypothèse d’un temps absent
La comparaison de la configuration singulière à Stacioni des séquences transactionnelles et de leurs conséquences avec d’autres situations de conflit d’aménagement a pu faire émerger la question d’un temps absent, ou de l’absence d’un temps intermédiaire entre temps longs et temps courts.
Du point de vue de l’action instituée (publique ou privée), on ne rencontre pas, à Stacioni, de phase de concertation ni même d’information. Les habitants et usagers ne parviennent plus à obtenir d’information par les canaux informels qui ont pu être activés à d’autres moments, par exemple pour les raccordements aux réseaux. Les institutions elles-mêmes, lorsqu’il est possible de recueillir leur parole, n’évoquent que des mécanismes de déplacement et de compensation, mais aucune démarche concrète vers les populations résidentes ou usagères. Un informateur régulier, patron d’un café de la partie sud, explique : « C’est pas comme s’il y avait un plan où on sait ce qui va se passer. On se réveille un matin et on voit que la police, elle est devant notre porte, et elle nous dit que ça va être démoli[44]Entretien avec l’auteur, 2022. ».
Une chose semble communément partagée du côté des habitants et des usagers de Stacioni i Trenit, quelles que soient les positions ou les projections des uns et des autres : une forme de colère. Récurrente, persistante, exprimée par des mots ou des gestes envers les inégalités, la corruption, la coupure d’avec les « riches » et les acteurs décisionnaires publics ou privés. Mais cette colère, qui traverse les âges, les genres et, pour une part, les conditions, ne débouche pas sur des actes ou des mobilisations organisées ou collectives, qui pourraient, à défaut d’une action instituée, venir poser ce temps intermédiaire entre le temps long de la friche et le temps subi du chantier, un temps qui serait celui du conflit ouvert et formalisé, et qui pourrait créer cette interaction aujourd’hui inexistante entre habitants et opérateurs.
Ce paradoxe d’une forte opposition des positions et des intérêts sans passage au conflit interroge. Sur un plan sociohistorique, la génération qui a construit ces maisons a été éduquée dans la période socialiste, et notamment dans les années 1970 et 1980 où, à l’exception de l’ouverture relative des dernières années, le contrôle et la surveillance ne permettaient pas de mobilisation ni d’opposition déclarées. Les craintes ancrées peuvent constituer des freins inconscients, renforcés par la survivance de systèmes informels comme le patronisht[45]Conciergerie politique dans les immeubles, qui informe les partis sur les intentions de vote de chaque foyer.. Sur un plan pratique, les personnes n’ont pas appris ou souhaité utiliser les outils classiques de la mobilisation oppositionnelle, leur préférant d’autres voies (relations informelles au sein des institutions) qui se révélaient efficaces. Par ailleurs, ces outils, dans d’autres contextes, sont plutôt maîtrisés par les catégories moyennes ou supérieures[46]Comme dans les mobilisations liées au projet d’aménagement du parc Gezi à Istanbul (voir notamment : Fautras A, 2016, « Les nouveaux bostan d’Istanbul : quelle pérennisation pour les jardins de la contestation ? », European Journal of Turkish Studies, n° 23 ; et Pérouse JF, 2014, « Le “mouvement de Gezi” ou le choc des systèmes de valeurs environnementales dans la Turquie en croissance », Méditerranée, n° 123, p. 49-56), ou lors de destructions de quartiers populaires, pour comparer avec des terrains étudiés par ailleurs.. Dans une société albanaise qui fut assez égalitaire durant la période socialiste, l’émergence de cette classe moyenne reste encore récente. Les enquêtes montrent également que les discours et les projets tendent plutôt vers des stratégies de migration ou d’ascension sociale individuelles plutôt que de lutte locale, avec parfois un rejet des modes de vie et de pratiques traditionnels observables sur la friche, dans des oppositions qui demeurent complexes d’images, de valeurs et de modes de vie (Dorso et Muçi, 2022[47] Op. cit.). Enfin, la disparité entretenue des titres de propriété, le déroulement des opérations sur la friche et, au-delà, les mécanismes de transformation de la ville elle-même, contribuent à morceler les solidarités connues lors de la phase d’installation d’il y a 30 ans, et à les remplacer par des stratégies plus individualisées centrées sur le foyer, la famille, la parcelle.
De l’impossible présent aux figures de l’attente et de la latence
Trois perspectives reliées se dessinent à l’issue de ce parcours dans les temps de Stacioni i Trenit : la portée de la transaction sociale dans l’analyse des temporalités urbaines, l’impact de la confrontation de ces temporalités dans la conception et la projection temporelles des habitants de Stacioni, l’émergence d’une distinction entre les figures de la latence et de l’attente, et sa problématisation en termes de recherche et d’action en urbanisme.
La méthode retenue dans cette étude a révélé plusieurs étapes temporelles, à partir des éléments qui viennent changer un cadre transactionnel, dans ce qui s’échange, se négocie et s’impose entre les acteurs. Mais l’intérêt de la démarche réside peut-être surtout dans l’approche en termes de séquences transactionnelles, qui permet de déplacer le regard de la friction des temporalités vers leur succession ou mieux encore leur articulation. Chaque séquence s’ouvre sur la remise en cause d’un compromis pratique (et il y en eut de durables, par exemple, entre le milieu des années 1990 et le début des années 2020) et sur la façon dont les acteurs vont établir un autre compromis, pour un temps plus ou moins long. On voit ce que chacun perd ou gagne dans ce mouvement, le renforcement des asymétries, les éléments nouveaux qui s’invitent. Deux résultats illustrent ce processus et ouvrent de premières pistes de généralisation.
Le temps des chantiers génère des stratégies inédites chez une partie des habitants. Le contournement de la relation (formelle et informelle) avec les institutions publiques pour aller vers la négociation directe avec les promoteurs représente un changement spécifique à l’Albanie, comme on l’a vu, et il interroge aussi plus largement l’évolution des relations entre acteurs ainsi que des modes de production urbaine dans les anciens pays socialistes et des Balkans (Boguslwska et Czekalski, 2022[48]Boguslawska M, Czekalski T. (2022). Utopia of the new town – Implemented or degraded? Novi Beograd, Nowa Huta and Tirana e Re in a socialist and post-socialist perspective, Studia Środkowoeuropejskie i Bałkanistyczne, n° 31, p. 177-188.), où la relation à l’acteur étatique a longtemps constitué un horizon structurant.
Une autre conséquence porte sur la conception du temps chez les habitants et usagers de Stacioni. Le renforcement des asymétries (de ressources, de positions, d’information) ne produit pas toujours une adaptation et des stratégies nouvelles. Les enquêtes montrent des formes (pour le moment) plus répandues de colère ou d’abattement face au temps présent. Celles-ci vont avoir pour conséquence de minorer ce présent ou de le faire disparaître derrière une surexpression de l’avenir et du passé. Dans les entretiens réalisés, le discours majeur porte sur l’émigration future. Toutes les catégories en parlent, pour l’évoquer comme un souhait ou comme un regret, pour celles et ceux qui ne peuvent s’y lancer. « Partir » constitue la meilleure option pour se construire un avenir. Les personnes qui déclarent résider à Tirana par choix se projettent quant à elles dans un mode de vie « occidental » basé sur des images référées à l’Allemagne ou aux États-Unis. Ce type de projection s’accompagne de la production de récits identitaires et urbains souvent opposés et concurrents. Tandis que ceux qui restent entretiennent des récits orientés vers le passé, les filiations et les origines, un récit dépréciatif sur la friche (sale, agricole, arriérée) s’élabore en contrepoint, porté par les projections vers le futur à l’occidentale.
Le discours le plus fréquent à Stacioni résulte explicitement de la succession perçue des temporalités et se tourne résolument vers le passé. Il est tenu par des habitants et commerçants du marché informel qui ont connu la période socialiste, qui n’est pas si lointaine. Pour de nombreux Albanais, le passage à la démocratie libérale s’est accompagné d’une baisse du niveau de vie, les obligeant à multiplier les sources de revenu, sans pouvoir éviter les difficultés permanentes. Cette dégradation s’accompagne d’un sentiment d’injustice très vif au regard de leur expérience passée d’une société austère mais plus égalitaire. Nombre d’entretiens se terminent sur une incantation au passé socialiste, qui s’incarne le plus souvent dans la figure du dirigeant autoritaire du pays pendant 40 ans (de 1945 à sa mort, en 1985), Enver Hoxha, comme l’exprime une vendeuse de rue installée devant un kiosque de commerce abandonné de la partie sud : « On est noyés par la pollution et la poussière. Les temps d’Enver Hoxha ne reviennent plus (…). Enver Hoxha ne reviendra plus, si seulement il pouvait ressusciter. Aujourd’hui, il n’y a plus de règles, il n’y a plus rien[49]Entretien avec l’auteur, 2024. ».
La succession des temporalités singulières de Stacioni i Trenit crée pour certains un présent informulable ou indicible, comme un ultime paradoxe face auquel chacun cherche à donner, à sa façon et non plus collectivement, un horizon concret ou fantasmé.
Le troisième enseignement de l’approche par les temporalités de Stacioni amène à considérer ce que la singularité de la situation produit de nouveau ou d’émergent. Cette perspective permet de tenir à distance les raisonnements par le manque qui affectent les études sur les Balkans occidentaux lorsqu’ils sont approchés sous l’angle du rattrapage (Lancione et McFarlane, 2021[50]Lancione M, Mcfarlane C. (2021). « Urban struggles and theorizing from Eastern Europe: A collective interview with Ana Vilenica, Ioana Florea, Veda Popovici and Zsuzsi Pósfai », dans Global urbanism. Knowledge, Power and the city, New York, Taylor and Francis.), et s’inscrit, sur le plan théorique, dans les réflexions sur la circulation des modèles d’action et d’analyse des villes postsoviétiques (Ratkaj et Jocic, 2022[51]Ratkaj I, Jocic N. (2022). « Urban theories in a post-socialist context, » Glasnik srpskog geografkog drustva, n° 102, p. 35-44.), à l’instar du southern turn dans les études sur les informalités urbaines (Jacquot et Morelle, 2018[52]Jacquot S, Morelle M. (2018). « Comment penser l’informalité dans les villes “du Nord”, à partir des théories urbaines “du Sud” ? », Métropoles, n° 22 [En ligne). Ce cheminement nous conduit ainsi à interroger la figure de l’attente, pour la distinguer de la notion de latence.
Utilisée dans les travaux sur les friches et les espaces vacants, la latence qualifie la déprise d’un lieu, avec une conscience de sa transformation future, mais une incertitude sur le moment de cette intervention (Di Pietro et Robert, 2021[53]Di Pietro F, Robert A (dir.). (2021). Urban wastelands: A form of urban nature?, New York, Springer.). Le temps (qui peut être long) de la latence ne pose pas d’horizon explicite. Dans la situation actuelle sur Stacioni, rien ne se passe encore pour les maisons, mais les personnes savent que quelque chose va bientôt arriver. C’est toute la différence. Tandis que la latence peut entretenir une forme de statu quo, d’immobilité ou de permanence, l’attente se trouve habitée par l’agir, en action et en intention : en élaborant des modes des stratégies nouvelles, en changeant de pratiques ou de modalités d’action. Cette distinction commence d’émerger du travail de terrain et dessine deux perspectives : dans le champ de la recherche et dans celui de l’action opérationnelle.
Si les dernières enquêtes font émerger une intuition autour de ces deux figures, les mettre en discussion demande de formuler un questionnement spécifique et de préparer les enquêtes et la production de données destinées à y répondre. Dessiner ces hypothèses suggère néanmoins déjà quelques pistes. La situation d’attente doit être caractérisée plus finement, mais elle paraît au moins définie par une forme de mise en action ou de passage à l’acte. Cette mise en action accompagne-t-elle un changement dans le cadre transactionnel ? La grille utilisée jusqu’ici peut être en partie mobilisée et adaptée : en identifiant les variations en termes d’acteurs, types d’actions, ressources, valeurs, intérêts, positions relatives, énonciation des enjeux. Dans l’hypothèse où la mise en action accompagne une nouvelle séquence transactionnelle, l’analyse pourra explorer spécifiquement la question de la délimitation et de la datation des séquences. Qu’est-ce qui provoque le changement et la mise en action : l’annonce d’une opération, la rumeur, le début d’un chantier ? Cette perspective suggère l’idée d’un focus sur la notion de fait déclencheur.
Il s’agit donc d’un travail sur le ou les processus, qui va conduire à articuler des causes et des conséquences, et à considérer le contexte élargi d’une situation. On peut juger préférable de conserver dans ce travail une place aux déterminismes plutôt qu’adopter une approche pragmatiste ou centrée exclusivement sur l’action. L’un des facteurs explicatifs possible de la configuration de l’attente tient à l’évolution générale du contexte : l’affaiblissement ou la disparition des chaînes de solidarité et des modes d’action collectifs (produits en partie par les changements de modes d’action des acteurs dominants, voire de ces acteurs eux-mêmes) produit à son tour une forme de déstructuration sociale. On voit déjà des comportements plus atomisés de la part des habitants. L’action pourrait par conséquent devenir moins prévisible, que ce soit pour les habitants entre eux, ou entre les habitants et les institutions. Cette configuration peut mettre en discussion deux scénarios contradictoires : l’imprévisibilité peut avoir pour conséquence un renforcement des asymétries et des rapports de force établis, à l’instar de l’incertitude, qui repose sur un différentiel d’information hiérarchisé ; mais elle pourrait aussi au contraire affaiblir ces asymétries en rendant les actes moins prévisibles, notamment pour les acteurs institués (publics ou privés) qui font, de façon plus systématique ou organisée que les habitants et usagers, reposer leurs modalités d’action sur l’anticipation et la prospective (le « coup d’avance »).
Ces éléments permettent à leur tour de porter le débat dans le champ opérationnel de l’urbanisme. Quelles évolutions peuvent provoquer les configurations de l’attente dans le domaine de l’action ? Sans s’engager dans la prospective, la comparaison avec d’autres contextes (en Turquie et en France) ou l’expérience réaliste pourraient dessiner deux pistes de discussion. Sur un versant pessimiste, le déploiement d’une action locale moins prévisible dans les situations d’attente que de latence pourrait amener les acteurs placés en position de force à resserrer leurs moyens de contrôle et de coercition. Le cas est assez fréquent lors de mobilisations explicites, mais il s’agit ici de considérer cette hypothèse dans le temps d’avant la mobilisation ou, plus précisément et comme dans la situation d’attente considérée à Tirana, en l’absence de mobilisation structurée et en observant au contraire le développement d’actions atomisées. Ce renforcement du contrôle peut être exploré dans les dispositifs physiques sur le terrain, dans les modes de relations entre les acteurs, voire dans d’éventuels dispositifs institués de participation, dont le déploiement et l’évolution font l’objet d’analyses réservées (Piponnier et Ségur, 2022[54]Piponnier A, Ségur C. (2022). « Un “moment critique” pour la participation ? », Questions de communication, n° 41, p. 65-72.). Sur un versant optimiste, au contraire, une configuration d’attente qui rend potentielle l’action spontanée pourrait être vue comme une opportunité de mettre en place un échange plus concret entre les acteurs, car elle permettrait un dialogue direct avec les actions prévues par les habitants. Les asymétries de positions et de ressources structureront toujours au départ ces rencontres et ces mises en dialogue, mais elles pourraient représenter des pas tentés sur le fragile chemin qui va de la concertation à la coproduction en actes des espaces vécus, et transformer les situations d’attente en opportunités d’action collective.
[1] Dans le cadre d’ateliers de voyages d’étude de master 2 de l’École d’urbanisme de Paris.
[2] En référence au prestigieux parc newyorkais.
[3] Aliaj B, Lulo K, Myftiu G. (2003). Tirana: the challenge of urban development, Tirana, Cetis.
[4] Sivignon, M. (1975) « Tirana et l’urbanisation de l’Albanie », Revue de Géographie de Lyon, Vol. 50, n° 4, pp. 333-343
[5] Mëhilli E. (2017). From Staline to Mao, New-York, Cornell University Press.
[6] Gjika A. (2009). Hekurudha Shqiptare, Si u ndertua ne menyre vullnetare [En ligne].
[7] Une période d’instabilité économique et d’importants mouvements de population (internes et vers l’étranger) marquent la période de transition politique en 1991.
[8] Pojani D. (2011). « Urban and suburban retail development in Albania’s capital after socialism », Land Use Policy, n° 28, p. 836-845.
[9] Lubonja F. (2015). Libri i deshtuar i arkitektures shqiptare (Le livre de l’échec de l’architecture albanaise), Tirana, Perpjekja.
[10] Dorso F, Muçi S. (2021). « Long-standing wastelands. Latency, transactions, and the role of green settings on two urban wastelands in Tirana (Albania) and Istanbul (Turkey) », dans Di Pietro F, Robert A (dir.), Urban wastelands: A form of urban nature?, New York, Springer, p. 135-156.
[11] Aliaj B. (2009). Hapësira qytetare drejt fundit të tranzicionit?!: Këndvështrime filozofike dhe teknike, (L’espace civique à la fin de la transition ?! : perspectives philosophiques et techniques), Albania, Botime Afrojdit.
[12] Instat. (2010). Socio-demographic statistics in Albania : Selected topics and future developments, Tirana, Shtëpia Botuese & Shtypshkronja Pegi [En ligne].
[13] Les négociations sont officiellement ouvertes en 2020.
[14] Bota Sot News. (2023). « Rritja mesatare e çmimeve të apartamenteve në Tiranë sa në Podgoricë, pronat e periferisë dyfish më të shtrenjta » [La hausse moyenne des prix des appartements à Tirana est identique à celle de Podgorica, tandis que les biens immobiliers en banlieue coûtent deux fois plus cher] [En ligne].
[15] Évaluation du site properstar.fr [En ligne].
[16] Instat. (2022). Quarterly Economic Growth [En ligne].
[17] Musaraj S. (2023). « Housing as asset and payment: Construction, speculation, and financialization at the European periphery », American Anthropologist, n° 125, p. 865-879.
[18] GITOC. (2020). Global Initiative against Transnational Organized Crime [En ligne].
[19] Remy J. (1998). Sociologie urbaine et rurale. L’espace et l’agir, Paris, L’Harmattan.
[20] Gibout C. (2022). « La mutabilité de la pensée de Jean Remy et son adaptation à de nouveaux objets », Pensée plurielle, n° 55, p. 31-47.
[21] Blanc M. (2012). « Espace, inégalité et transaction sociale », SociologieS [En ligne].
[22] Remy J, Blanc M, Foucart J, Stoessel-Ritz J, Van Campenhoudt L. (2020). La transaction sociale : un outil pour penser et dénouer la complexité de la vie en société, Paris, Éres.
[23] Dorso F. (2009). « La transaction sociale, paradigme et outil : proposition d’un schéma synthétique et opératoire. Applications à une étude sur des conflits d’usages et d’appropriation territoriale à Istanbul », Pensée plurielle, n° 20, p. 107-120.
[24] Dang Vu H, Dorso F. (2022). « Ruptures et variations. Une discussion autour des méthodes d’analyse du changement en urbanisme », dans Arab N, Mille A, Pauchon A, Urbanisme et changement. Injonctions, rhétorique ou nouvelles pratiques ?, Toulouse, Presses Universitaires du Midi, p. 157-172.
[25] Jarne A. (2018). « La fragmentation de l’espace urbain postsocialiste en Albanie », Belgeo, n° 4.
[26] Civici A, Jouve AM. (2009). « Enchâssement social et politique de la propriété foncière dans les Balkans », Cahiers Options Méditerranéennes, n° 82, p. 5-20.
[27] Agjencia e legalizimit, urbanizimit dhe integrimit të zonave/ndërtimeve informale : Agence pour la légalisation, l’urbanisation et l’intégration des zones/constructions informelles.
[28] Pojani D. (2015). « Urban design, ideology, and power: Use of the central square in Tirana during one century of political transformations », Planning Perspectives, n° (30)1, p. 67-94.
[29] Entretien avec l’auteur, 2019.
[30] Entretien avec l’auteur, 2022.
[31] Entretien avec l’auteur, 2022.
[32] Dorso F, Muçi S. (2022). « Héritages en fragments. Mémoires ferroviaires et agricoles dans la transformation de Stacioni i Trenit à Tirana (Albanie) », Territoire en mouvement, n° 53-54.
[33] Entretien avec l’auteur, 2022.
[34] Entretien avec l’auteur, 2019.
[35] Triantis L. (2020). « Public land privatisation and commodification as a field of changing social relations: The making of the Albanian Riviera », Land Use Policy, n° 99.
[36] Dans les dernières enquêtes, nous interrogeons aussi, à côté des personnes qui travaillent informellement sur la friche, les ouvriers, gardiens et ingénieurs des chantiers.
[37] Que l’on pourrait qualifier aussi de rapides, dans la phase actuelle.
[38] Cafés, alimentation, coiffeurs, petits garages.
[39] À l’inverse, des informateurs du marché informel ou des commerces alentour, enthousiastes à entretenir le contact.
[40] Entretien avec l’auteur, 2019.
[41] Entretien avec l’auteur, 2022.
[42] Entretien avec l’auteur, 2024.
[43] Op. cit.
[44] Entretien avec l’auteur, 2022.
[45] Conciergerie politique dans les immeubles, qui informe les partis sur les intentions de vote de chaque foyer.
[46] Comme dans les mobilisations liées au projet d’aménagement du parc Gezi à Istanbul (voir notamment : Fautras A, 2016, « Les nouveaux bostan d’Istanbul : quelle pérennisation pour les jardins de la contestation ? », European Journal of Turkish Studies, n° 23 ; et Pérouse JF, 2014, « Le “mouvement de Gezi” ou le choc des systèmes de valeurs environnementales dans la Turquie en croissance », Méditerranée, n° 123, p. 49-56), ou lors de destructions de quartiers populaires, pour comparer avec des terrains étudiés par ailleurs.
[47] Op. cit.
[48] Boguslawska M, Czekalski T. (2022). Utopia of the new town – Implemented or degraded? Novi Beograd, Nowa Huta and Tirana e Re in a socialist and post-socialist perspective, Studia Środkowoeuropejskie i Bałkanistyczne, n° 31, p. 177-188.
[49] Entretien avec l’auteur, 2024.
[50] Lancione M, Mcfarlane C. (2021). « Urban struggles and theorizing from Eastern Europe: A collective interview with Ana Vilenica, Ioana Florea, Veda Popovici and Zsuzsi Pósfai », dans Global urbanism. Knowledge, Power and the city, New York, Taylor and Francis.
[51] Ratkaj I, Jocic N. (2022). « Urban theories in a post-socialist context, » Glasnik srpskog geografkog drustva, n° 102, p. 35-44.
[52] Jacquot S, Morelle M. (2018). « Comment penser l’informalité dans les villes “du Nord”, à partir des théories urbaines “du Sud” ? », Métropoles, n° 22 [En ligne, DOI : 10.4000/metropoles.5601].
[53] Di Pietro F, Robert A (dir.). (2021). Urban wastelands: A form of urban nature?, New York, Springer.
[54] Piponnier A, Ségur C. (2022). « Un “moment critique” pour la participation ? », Questions de communication, n° 41, p. 65-72.