juillet 2025
Les temps de l’urbanisme 1.
Les temps de l’urbanisme 1.
Pluralité, décalages et ajustements
de la fabrique urbaine
Sandra Breux
Institut national de la recherche scientifique
Antoine Fleury
CNRS - UMR 8504 Géographie-cités
Sandra Mallet
Université de Reims Champagne-Ardenne, Institut d’aménagement des territoires, d’environnement et d’urbanisme de Reims (IATEUR- ESIReims), EA 2076 Habiter
Thomas Zanetti
Université Lyon 3, UMR EVS
Les temps de l’urbanisme 1.
Pluralité, décalages et ajustements
de la fabrique urbaine
Les temps de l’urbanisme 1. : pluralité, décalages et ajustements de la fabrique urbaine,
Riurba no
18, juillet 2025.
URL : https://www.riurba.review/article/18-temps/editorial-18/
Article publié le 3 mai 2026
post->ID de l’article : 6320 • Sous-titre[0] : P
Depuis trois décennies, la question du temps comme objet social est revenue au centre de l’attention des sciences humaines et sociales. Longtemps envisagé comme un cadre neutre et homogène, le temps est désormais appréhendé comme une construction sociale et différenciée, selon les époques, les groupes sociaux, les situations (Elias, 1984[1]Elias N. (2014 [1984]). Du temps, Paris, Fayard, 224 p. ; Grossin, 1996[2]Grossin W. (1996). Pour une science des temps. Introduction à l’écologie temporelle, Toulouse, Octares, 268 p.). Dans cette perspective, les recherches se sont attachées à mettre en lumière la pluralité des rapports au temps, tout aussi bien en termes de représentations que d’usages, d’attentes et de vécus (Burges et Elias, 2016[3]Burges J, Elias AJ (dir.). (2016). Time: A vocabulary of the present, New York, New York University Press, p. 1-32. ; Adam, 2004[4]Adam B. (2004). Time, Cambridge, Polity, 192 p.). La notion de temporalité s’est progressivement imposée pour traduire cette diversité. Elle désigne un ensemble de relations et de configurations temporelles variées, mouvantes et changeantes au gré des expériences individuelles et collectives (Kitchin, 2023[5]Kitchin R. (2023). Digital timescapes: Technology, temporality and society, Cambridge, Polity Press, p. 3-25.). Les temporalités sont également inscrites dans le contexte institutionnel et technique au sein duquel elles se construisent et évoluent. Elles reflètent aussi différentes formes d’enchevêtrement du passé, du présent et du futur.
Dans le champ de l’urbanisme et de l’aménagement, les temporalités constituent une dimension structurante – bien que longtemps implicite – de la fabrique urbaine et territoriale. Leur pluralité apparaît particulièrement dans les pratiques contemporaines, confrontées à des exigences souvent contradictoires, marquées par des tensions récurrentes entre durabilité à long terme et urgences (climatique, écologique, économique et sociale, etc.), entre planification réglementaire et normative, et nécessités d’adaptation à des situations changeantes. Les projets urbains doivent ainsi composer avec des temporalités multiples : celles imposées par les institutions, celles vécues par les habitants, celles projetées par les urbanistes et les concepteurs, et celles des logiques de marché et d’investissement. Cette multitude de temporalités peut conduire à la domination de l’une sur l’autre, être l’objet de contestations ou évoluer en parallèle. Quelle que soit la configuration, ces temporalités vont teinter la fabrique urbaine, en montrant des décalages et des ajustements entre les acteurs en présence.
Ce dossier de la RIURBA propose d’analyser cette pluralité de temporalités et les tensions qui l’accompagnent. L’abondance et la diversité des propositions émises à la suite de notre appel à articles[6]Voir l’appel à articles n° 18 nous ont conduits à proposer deux numéros distincts sur les temps de l’urbanisme.
Le succès de cet appel peut être interprété comme le signe d’une reconnaissance récente du temps comme objet de recherche à part entière dans les recherches en urbanisme et aménagement. En effet, si les sciences humaines et sociales ont connu un développement important des recherches sur le temps dès les années 1980, parfois qualifié de « tournant temporel » (Hassan, 2010[7]Hassan R. (2010). « Globalization and the “Temporal Turn”. Recent trends and issues in time studies », Journal of Policy Studies, no 25(2), 31 août 2010, p. 83‑102 [En ligne), les sciences centrées sur l’espace, comme la géographie, les études urbaines et l’urbanisme, sont restées plus en retrait, tendant à reléguer le temps en tant que simple cadre de l’action ou de variable secondaire (Lévy, 1998[8]Levy J. (1998). « Espace et temps : une fausse symétrie », Espacestemps, no 68‑70, p. 16‑30. ; Lussault, 2001[9]Lussault M. (2001). « Temps et récit des politiques urbaines », dans Paquot T, Le quotidien urbain, Paris, La Découverte.). Les travaux menés au tournant des années 1990/2000 avaient pourtant ouvert un chantier fécond, en lien étroit avec l’action publique et dans une perspective interdisciplinaire. En France, ces travaux ont notamment été portés par la DATAR dans le cadre du programme de prospective « Territoires 2020 », et à la suite des initiatives menées en Italie avec les « bureaux des temps » ainsi que par le Plan urbain, devenu PUCA[10]Voir notamment : Lepetit B. (1993). « Les temps des villes, bilan d’un programme de recherche », dans Mutations économiques et urbanisation. Cinq ans de recherche et d’expérimentation, Paris, La Documentation française ; et le programme « Échelles et temporalités des projets urbains », 2002-2007. En France, le Plan urbanisme construction architecture (PUCA) est actuellement un service de recherche et d’expérimentation sous la tutelle des ministères de la Transition écologique, de l’Aménagement du territoire, de la Ville et du Logement., qui ont permis de structurer un espace de réflexion original, entre production de connaissances et expérimentations. Ils ont contribué à l’émergence de nouvelles thématiques de recherche, principalement sur les rythmes urbains, les politiques temporelles et les approches chronotopiques, en lien avec les transformations des temps sociaux et la diversification des modes de vie (Lassave et Querrien, 1997[11]Lassave P, Querrien A. (1997). « Emplois du temps », Les annales de la recherche urbaine, n° 77. ; Boulin et al., 2002[12]Boulin JY, Godard F, Dommergues P (dir.). (2002). La nouvelle aire du temps, Paris, Éditions de l’Aube-Datar, 208 p. ; Paquot, 2001[13]Paquot T. (2001). Le quotidien urbain. Essai sur le temps des villes, Paris, La Découverte, 191 p.) mais aussi sur l’inscription du temps dans les projets urbains, les temps pluriels des acteurs de l’urbanisme et la coordination des temporalités (Tsiomis, 2007[14]Tsiomis Y. (dir.). (2007). Échelles et temporalités des projets urbains, Paris, Jean-Michel Place, 150 p.). Ces grandes thématiques ont continué à être investies par la suite, à travers notamment plusieurs thèses de doctorat (Mallet, 2009[15]Mallet S. (2009). « Des plans-lumière nocturnes à la chronotopie. Vers un urbanisme temporel », thèse de doctorat en urbanisme, Université Paris Est-Créteil. ; Pradel, 2010[16]Pradel B. (2010). « Rendez-vous en ville ! Urbanisme temporaire et urbanité évènementielle : les nouveaux rythmes collectifs », thèse de doctorat en sociologie, Université Paris Est-Marne-la-vallée. ; Jolivet, 2012[17]Jolivet D. (2012). « Maturité du projet d’urbanisme et temporalités : détermination de la maturité du projet selon son épaisseur et sa transversalité temporelles », thèse de doctorat en urbanisme, Université de Tours.), avant que certaines initiatives institutionnelles ne participent à relancer ponctuellement l’intérêt pour ces questions – les consultations lancées par le PUCA entre 2012 et 2015, sur les temporalités du projet urbain, la représentation cartographique des temporalités et la prise en compte du logement durable, ont ainsi donné lieu à des états de l’art et alimenté des démarches exploratoires[18]Pour en savoir plus, voir le programme du PUCA [En ligne.
Au niveau européen, les débats sur le temps et les temporalités en urbanisme ont tout récemment gagné en visibilité, notamment au sein de l’AESOP[19]Association of European schools of planning [En ligne, où plusieurs groupes thématiques ont renouvelé des appels[20]Voir par exemple : Das TK. (1991). « Time: The hidden dimension in strategic planning », Long Range Planning, n° (24)3, p. 49-57. pour renforcer les travaux dans ce champ, jugé trop peu exploré. Ils insistent sur l’importance du temps dans les processus de planification, sur la pertinence des études diachroniques, des notions de durée et de rythme (Hutter et al., 2022[21]Hutter G, Wiechmann T. (2022). « Time, temporality, and planning – Comments on the state of art in strategic spatial planning research », Planning Theory & Practice, n° 23(1), p. 157-164.), ainsi que sur l’intérêt d’adopter des approches sensibles du temps (Chang et al., 2025[22]Chang RA, Wunderlich FM. (2025). « Making space for time: Temporal and time-sensitive perspectives », Planning Theory and Practice, n° 26(5), p. 723-762.). En parallèle, plusieurs recherches ont montré combien le temps structure la fabrique urbaine et les rapports de pouvoir qui la traversent : les dynamiques temporelles, qui guident la réalisation des infrastructures (Roseau, 2022[23]Roseau N. (2022). Temps et infrastructure. Le futur des métropoles, Genève, Métis Presses, 272 p.), la production de nouveaux paysages temporels (timescape) par les smart cities (Kitchin, 2023[24]Op. cit.), le rôle du temps dans la construction des projets urbains et la définition des rythmes urbains par les politiques locales (Mallet, 2024[25]Mallet S. (2024). Politiques urbaines de l’accélération : les temps de l’urbanisme présentiste, La Tour-d’Aigues, Éditions de l’Aube, 306 p.), le déploiement de l’urbanisme temporaire et la construction de formes urbaines plus adaptables (Andres, 2025[26]Andres L. (2025). Adaptable cities and temporary urbanisms, New York, Columbia University Press, 328 p.).
Les contributions réunies dans ces deux dossiers s’inscrivent donc dans un contexte de réinvestissement progressif de la question temporelle en urbanisme et en aménagement au niveau international. Elles reflètent une diversité d’approches, d’objets, de positionnements, au sein d’ancrages disciplinaires variés – urbanisme, architecture, droit, géographie, sociologie – et avec une présence croissante des approches ethnographiques, qui permettent de saisir le temps à travers les pratiques, les expériences et les situations concrètes.
Ce premier numéro reflète ainsi la diversité des temporalités et des enjeux qu’elle suscite dans le domaine de l’urbanisme, le second étant consacré à l’urbanisme temporaire. Ces deux numéros prolongent le colloque « Penser et agir avec le temps en urbanisme : quelles évolutions ? »,organisé à l’université de Reims Champagne-Ardenne (URCA) en avril 2024[27]Pour en savoir plus, voir le programme du colloque UrbaTime [En ligne, et s’intègrent au programme de recherche UrbaTime. Les temps de l’urbanisme durable (2018-2025). Ce programme s’est intéressé à l’intégration du temps dans les pratiques d’urbanisme, en adoptant une analyse transversale de certaines conceptions contemporaines (urbanisme durable, temporaire, tactique, transitoire, etc.) qui repensent le rapport de l’aménagement à la durée[28]Pour en savoir plus, voir le Carnet Hypothèses [En ligne] dédié à l’ANR UrbaTime [En ligne] . Dans la continuité de cette démarche, l’appel à articles invitait à prolonger cette réflexion en explorant les différentes manières dont celles et ceux qui pensent et agissent sur l’espace prennent en compte le temps : comme ressource ou contrainte pour les acteurs soumis à des temporalités multiples et conflictuelles, dans l’inscription des pratiques dans la durée, entre expérimentations temporaires et projections à long terme, et enfin, à travers les différentes conceptions et modèles temporels qui guident les pratiques, circulent entre les acteurs et façonnent la production urbaine et ses évolutions.
Ces différentes dynamiques peuvent être appréhendées selon les rythmes temporels (cycle, saison, etc.), les relations temporelles (tempos, rythmes, etc.) et les modalités temporelles (interrelations variées entre le passé, le présent et le futur) (Kitchin, 2023[29]Op. cit.). Ainsi, l’étude des temporalités en urbanisme ne se limite pas à une simple lecture linéaire des phases d’un projet urbain ou des calendriers institutionnels : elle nécessite d’intégrer les dimensions politiques et sociales du temps, qui influencent directement la façon dont l’espace est conçu, produit et vécu (Lefebvre, 1974[30]Lefebvre H. (1974). La Production de l’espace, Paris, Anthropos.). La pression des contraintes immédiates et les priorités à court terme pèsent fortement sur les choix des différents acteurs. Ces dynamiques s’inscrivent dans un régime d’historicité dominant, le présentisme (Hartog, 2003[31]Hartog F. (2003). Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Le Seuil, 272 p. ; Baschet, 2018[32]Baschet J. (2018). Défaire la tyrannie du présent : temporalités émergentes et futurs inédits, Paris, La Découverte, 320 p.), qui place le présent au centre des décisions et des priorités au détriment du passé et du futur. Elles sont alimentées par une accélération sociale généralisée (Rosa, 2010[33]Rosa H. (2010). Accélération : une critique sociale du temps, Paris, La Découverte, 474 p.) qui se manifeste par l’intensification des rythmes de changement, des ajustements permanents ainsi que par une transformation de la perception du temps. Ces mécanismes contribuent à ce que l’on peut appeler un « urbanisme présentiste », dans lequel la prééminence du présent et la pression à agir vite transforment les modalités traditionnelles de l’action, faisant du temps tout autant un produit qu’un acteur de la fabrique urbaine : il façonne les choix, les instruments et les rythmes de l’action, tout en renforçant les temporalités dominantes de la société (Mallet, 2024[34]Mallet S. (2024). Politiques urbaines de l’accélération : les temps de l’urbanisme présentiste, La Tour-d’Aigues, Éditions de l’Aube, 306 p.). Cette réalité engendre des décalages et des ajustements temporels entre les acteurs.
Les articles de ce premier numéro s’arriment ainsi autour du cycle politique, et plus spécifiquement du temps institutionnel, le caractère vécu et expérientiel des temporalités, et enfin, les modalités d’enchevêtrement et de cohabitation entre le passé, le présent et le futur. Nous allons revenir sur ces trois aspects, en présentant les articles selon la façon dont ils abordent de front ou en filigrane ces différentes dimensions.
Tensions autour de la rigidité des temporalités institutionnelles
Les articles de ce numéro dévoilent la façon dont les temporalités institutionnelles peuvent être dominantes et entrer en tension avec d’autres logiques. Les délais légaux, les procédures normatives, les calendriers de planification imposés par les diverses institutions peuvent créer des goulots d’étranglement qui entravent la capacité des acteurs à répondre aux besoins réels des habitants et à s’adapter aux transformations des territoires. Les temporalités institutionnelles se heurtent alors à celle des habitants et à l’organisation multiniveaux des stratégies publiques. Ces temporalités non choisies engendrent souvent – mais pas systématiquement – l’émergence de temporalités alternatives pour permettre l’avancement des projets.
En ce sens, les deux premiers articles offrent une perspective intéressante en se glissant aux côtés des administrateurs et des acteurs publics et techniques. L’article de Solal Lambert surl’instruction du droit des sols illustre cette tension. Alors que jusque-là, les temporalités ont été analysées au niveau du projet ou des politiques, peu de travaux ont été produits au niveau du guichet quotidien de l’administration. À partir d’une enquête ethnographique menée à Nantes et à Rennes, cet article montre que les services municipaux et métropolitains doivent composer avec des temporalités multiples et difficilement conjugables : le temps standardisé, court, du droit des sols (délais légaux), les temps organisationnels (chaîne administrative, coordination interne), le temps politique des élus, le temps économique des promoteurs, le temps long de la planification… Mais la lourdeur du temps bureaucratique n’est pas subie de manière passive : les instructeurs créent des stratégies pour négocier et jouer avec les délais, en construisant notamment des temporalités intermédiaires qui permettent de mieux articuler les délais réglementaires et les réalités locales et quotidiennes.
Dans un autre contexte et à une autre échelle, l’article de Frédérique Hernandez, Arimanitra Fitahiana Andriamahafaly et Jean-Yves Fournier, sur le plan de mobilité de la métropole Aix-Marseille-Provence, illustre les tensions au sein des différentes stratégies publiques : la date de 2030, imposée par les objectifs nationaux de réduction des émissions de gaz à effet de serre, cristallise un ensemble de tensions institutionnelles. Alors qu’elle semble fixer un horizon commun, elle masque en réalité des temporalités divergentes entre planificateurs et mise en œuvre opérationnelle. L’injonction à agir face aux transformations climatiques engendre urgence et pressions, des décisions qui doivent être rapides, mais qui se heurtent aux durées nécessaires pour réaliser des transformations en matière de mobilités, avec notamment certaines infrastructures lourdes en jeu. L’articulation et la conciliation de ces difficultés et temporalités distinctes dissimulent en outre la nécessité pour les acteurs impliqués de se doter d’une vision commune en matière de transport.
Les temporalités institutionnelles sont aussi abordées dans les quatre autres articles, de manière plus ou moins implicite, autour des notions de contraintes et de résistances, qui expriment, en d’autres termes, des décalages. La difficulté de concevoir les réserves muséales telles qu’elles sont décrites par Youenn Gourain et Valérie November indique la façon dont des normes légales environnementales peuvent entrer en contradiction avec les capacités de stockage du patrimoine. Les temporalités institutionnelles font également naître des résistances, notamment chez les habitants, qui « font avec le temps » et s’ajustent aux différentes contraintes institutionnelles, comme le montre le texte de Tanika Join. D’autres exemples, comme celui des berges du fleuve Rouge à Hanoï explorées par Thibault Cassagne et Luc Gwiazdzinski, éclairent la façon dont certains acteurs peuvent se réapproprier un espace, et ce, en superposition avec le temps institutionnel. Ces formes de résistances ne sont cependant pas systématiques et, parfois, malgré une colère des principales personnes visées par le projet, il n’y a pas toujours de stratégie collective, comme l’exprime le cas albanais exposé par Franck Dorso. Ces constats mettent en évidence que le temps institutionnel n’est pas neutre. Il contraint, peut freiner, voire constituer un obstacle pour des projets urbains en étant « hors-sol », tout comme il peut pousser les acteurs à chercher des solutions nouvelles pour réconcilier les exigences du cadre légal avec les impératifs de terrain. En d’autres termes, la domination du temps institutionnel nécessite de regarder la façon dont les temporalités sont vécues par les différents acteurs.
Temporalités vécues
L’ensemble des articles indique également que la maîtrise du temps peut être « employed as a tool for disruption, displacement and dispossession, thereby overshadowing many everyday rhythms of urban lives and communities », révélant une chronopolitique spécifique qui peut être définie comme « the many relations that may unfold between time, politics and the political » (Wall et Knierbein, 2022[35]Wall Ed, Knierbein S. (2022). « Urban Temporalities », dans Viderman T et al. (2022). Unsettled Urban Space, Londres, Routledge, p. 107-113.).La rigidité des temporalités institutionnelles peut ainsi se confronter aux temporalités vécues des habitants, mais également à celles des acteurs publics. Socialement construites, les temporalités urbaines reflètent la façon dont on réfère à certains pans de l’histoire spécifique pour légitimer, prioriser ou projeter une vision du territoire.
Dans l’article de Tanika Join, l’analyse de microprojets urbains à Saint-Denis, sur l’île de La Réunion, conçus pour favoriser la participation citoyenne, met en évidence combien ceux-ci se heurtent à des calendriers rigides liés aux modalités de financement, de projet et d’autorisation. Les habitants, qui ont leurs propres rythmes quotidiens et leur propre histoire, se trouvent obligés de composer avec un temps extérieur qui ne leur est pas destiné originellement, ce qui entrave les processus de coconstruction, d’appropriation des aménagements, génère des frustrations et des résistances. L’autrice montre qu’il apparaît essentiel de tenir compte du quotidien des habitants et de leurs expériences dites ordinaires, et, ce faisant, de reconnaître les différentes temporalités à l’œuvre dans les projets urbains pour s’assurer de leur réussite.
À Hanoi (Vietnam), les rives du fleuve Rouge, abordées finement par Thibault Cassagne et Luc Gwiazdzinski,révèlent la façon dont le temps se décline selon différents rythmes et cycles, interpellant les dimensions vernaculaires et contemporaines d’habiter le fleuve. L’impermanence, la périodicité, l’élasticité, l’immobilité, la crise sont autant de termes qui reflètent les décalages et les ajustements permettant l’appropriation et la réappropriation des berges de cette ville-fleuve par les habitants et de nouveaux acteurs. Cette volonté d’habiter les berges traduit des modalités temporelles distinctes, où le passé, le futur et le présent s’entremêlent et s’inscrivent dans des désirs et contraintes, notamment climatiques, distinctes.
Les temporalités ordinaires apparaissent donc faites de tâtonnements, de phases de latence, d’attentes et d’appropriations variées des territoires. Les alternatives ou les résistances à la domination du temps institutionnel peuvent venir non des habitants mais des acteurs publics eux-mêmes. Les deux premiers articles de ce numéro (Lambert ; Hernandez et al.) soulignent la façon dont les ajustements se réalisent au sein même des institutions. Les alternatives et les résistances peuvent néanmoins être silencieuses. Comme le rappellent Ed Wall et Sabine Knierbein, la chronopolitique révèle aussi la façon dont passé, présent et futur sont liés : « the mutual presence of multiple time-scales and rhythms in place reveals tensions between urban temporalities—as historic places are rewritten with ambitions for the future, as priorities for conservation ignore present needs and lived routines of neighborhoods, or as urban histories are rewritten to legitimize plans for future redevelopment» (idem, p. 110). Dans ce contexte, les temporalités ordinaires s’articulent autour des questions de mémoire, d’oubli, de projection, de préservation mais aussi d’urgence (Gourain et November ; Dorso).
Horizons et temporalités longues : penser l’urbanisme dans la durée
Le temps long ne veut pas dire qu’il est linéaire, mais il soulève des questions liées tant à l’héritage qu’au futur. Loin de l’immobilisme, le temps long est parcouru de questionnements et de choix qui vont affecter les temporalités vécues. Dans sa typologie des formes multiples des temporalités, Rob Kitchin (2023[36]Op. cit.) définit quatre grands types de modalités temporelles entre le présent, le passé et le futur qui forgent notre quotidien. Les articles de ce numéro rendent compte de la façon dont ces modalités peuvent s’arrimer, selon les temporalités institutionnelles, d’une part, et selon les temporalités vécues, d’autre part.
En ce sens, l’article de Youenn Gourain et Valérie November aborde un objet peu commun : les réserves muséales face à l’impératif de l’espace et des contraintes environnementales. L’impératif de l’espace se traduit d’abord et avant tout par un manque : où conserver le patrimoine ? Cette question du lieu se heurte aux contraintes également économiques, mais aussi à la réflexion de savoir que conserver. Ce sont donc les questions de mémoire, d’héritage, de préservation qui interrogent le présent et invitent à se projeter à la fois dans l’espace et dans le temps. Cette réflexion ne peut faire l’économie du politique, du cycle qui lui est lié et d’une certaine vision du territoire.
Dans l’analyse qu’il réalise de l’évolution d’un quartier de Tirana (Albanie), Stacioni i Trenit, Franck Dorso montre que les habitants n’ont pas accès à cette vision sur le long terme. À travers l’analyse de séquences transactionnelles, que l’auteur définit selon le triptyque « échange, négociation, imposition », il est possible de dépasser l’étude des temporalités par l’opposition, pour saisir davantage leurs imbrications. Si la résistance des habitants est absente, l’auteur souligne la façon dont le manque de projection, mais aussi le contexte politique spécifique, empêchent en partie ces stratégies de lutte. L’analyse fait ainsi état d’une forme spécifique de relations temporelles, celle de la latence.
L’intrication de modalités temporelles est aussi abordée au regard de la présence du temps long, celui de la planification, et du présent, celui des acteurs publics (Lambert), des habitants (Join) ou d’un futur proche et de l’urgence (Hernandez et al.). La coprésence de modalités temporelles distinctes évoquées par Cassagne et Gwiazdzinski ne saurait entièrement dissimuler cependant la présence du politique.
Par ailleurs, les questionnements sur les temporalités longues sont au cœur de la pratique et de la théorie architecturale, comme le montre bien l’article de David Malaud et al. Confrontés aux accélérations et aux incertitudes d’un urbanisme « présentiste », de plus en plus d’architectes s’efforcent de penser un « urbanisme de la durée ». Tel est le cas de l’agence TVK qui s’intéresse, depuis une vingtaine d’années, à la transformation de sites fortement marqués par les grandes infrastructures de la modernité, comme le boulevard périphérique parisien. À rebours des récits utopiques qui ont porté la conception de ces infrastructures, les auteurs s’appuient sur cette expérience pour proposer un nouveau mode de récit et d’écriture du projet permettant d’intégrer le passé, à travers les potentiels de permanence et de latence des sites, tout en les faisant évoluer pour les adapter aux nouveaux besoins, présents et futurs, de nos sociétés et de nos écosystèmes.
En définitive, ce premier numéro met en évidence l’éventail méthodologique et théorique que convoque l’analyse des temporalités. Que ce soit par la réalisation d’entrevues, la mise en place d’un dispositif de médiation ou par une analyse de la transaction sociale, l’entrée par les temporalités ouvre des perspectives méthodologiques et sémantiques. Le caractère ethnographique des enquêtes entreprises permet en effet de déployer certains concepts rarement analysés dans le champ de l’urbanisme et de l’aménagement : temporalités vécues, résistances, dominations, adaptations, etc. De plus, les contributions de ce numéro mobilisent tour à tour une série de termes (l’attente, la déconnexion, l’urgence, la projection, les rythmes, le quotidien, pour n’en citer que quelques-uns) qui contribuent de manière originale au renouvellement des réflexions et des pratiques aménagistes. Ceci illustre plus largement la façon dont le temps participe à l’écriture et à la réécriture du territoire, et l’absence de neutralité de cet exercice. Le second numéro qui compose ce dossier focalisera son attention sur l’urbanisme temporaire, reposant sur des modalités spécifiques d’articulation des temps de l’urbanisme.
Remerciements
Nous remercions vivement les évaluatrices et évaluateurs qui nous ont accompagnées dans le processus éditorial des numéros 18-19 sur Les temps de l’urbanisme : Nadia Arab, Angelo Bertoni, Huu Liêu Dang, Hélène Dang Vu, Bernard Davasse, Xavier Desjardins, Laurent Devisme, Jérémy Diaz, Claire Fonticelli, Julia Frotey, Arnaud Gasnier, Frederica Gatta, Mathieu Gigot, Pedro Gomes, Meg Holden, Joël Idt, Patricia Lejoux, Rachel Linossier, Elise Macaire, Ariane Perras, Inès Ramirez, Nick Revington, Michel Rochefort.
[1] Elias N. (2014 [1984]). Du temps, Paris, Fayard, 224 p.
[2] Grossin W. (1996). Pour une science des temps. Introduction à l’écologie temporelle, Toulouse, Octares, 268 p.
[3] Burges J, Elias AJ (dir.). (2016). Time: A vocabulary of the present, New York, New York University Press, p. 1-32.
[4] Adam B. (2004). Time, Cambridge, Polity, 192 p.
[5] Kitchin R. (2023). Digital timescapes: Technology, temporality and society, Cambridge, Polity Press, p. 3-25.
[6] Voir l’appel à articles n° 18.
[7] Hassan R. (2010). « Globalization and the “Temporal Turn”. Recent trends and issues in time studies », Journal of Policy Studies, no 25(2), 31 août 2010, p. 83‑102 [En ligne].
[8] Levy J. (1998). « Espace et temps : une fausse symétrie », Espacestemps, no 68‑70, p. 16‑30.
[9] Lussault M. (2001). « Temps et récit des politiques urbaines », dans Paquot T, Le quotidien urbain, Paris, La Découverte.
[10] Voir notamment : Lepetit B. (1993). « Les temps des villes, bilan d’un programme de recherche », dans Mutations économiques et urbanisation. Cinq ans de recherche et d’expérimentation, Paris, La Documentation française ; et le programme « Échelles et temporalités des projets urbains », 2002-2007. En France, le Plan urbanisme construction architecture (PUCA) est actuellement un service de recherche et d’expérimentation sous la tutelle des ministères de la Transition écologique, de l’Aménagement du territoire, de la Ville et du Logement.
[11] Lassave P, Querrien A. (1997). « Emplois du temps », Les annales de la recherche urbaine, n° 77.
[12] Boulin JY, Godard F, Dommergues P (dir.). (2002). La nouvelle aire du temps, Paris, Éditions de l’Aube-Datar, 208 p.
[13] Paquot T. (2001). Le quotidien urbain. Essai sur le temps des villes, Paris, La Découverte, 191 p.
[14] Tsiomis Y. (dir.). (2007). Échelles et temporalités des projets urbains, Paris, Jean-Michel Place, 150 p.
[15] Mallet S. (2009). « Des plans-lumière nocturnes à la chronotopie. Vers un urbanisme temporel », thèse de doctorat en urbanisme, Université Paris Est-Créteil.
[16] Pradel B. (2010). « Rendez-vous en ville ! Urbanisme temporaire et urbanité évènementielle : les nouveaux rythmes collectifs », thèse de doctorat en sociologie, Université Paris Est-Marne-la-vallée.
[17] Jolivet D. (2012). « Maturité du projet d’urbanisme et temporalités : détermination de la maturité du projet selon son épaisseur et sa transversalité temporelles », thèse de doctorat en urbanisme, Université de Tours.
[18] Pour en savoir plus, voir le programme du PUCA [En ligne].
[19] Association of European schools of planning [En ligne].
[20] Voir par exemple : Das TK. (1991). « Time: The hidden dimension in strategic planning », Long Range Planning, n° (24)3, p. 49-57.
[21] Hutter G, Wiechmann T. (2022). « Time, temporality, and planning – Comments on the state of art in strategic spatial planning research », Planning Theory & Practice, n° 23(1), p. 157-164.
[22] Chang RA, Wunderlich FM. (2025). « Making space for time: Temporal and time-sensitive perspectives », Planning Theory and Practice, n° 26(5), p. 723-762.
[23] Roseau N. (2022). Temps et infrastructure. Le futur des métropoles, Genève, Métis Presses, 272 p.
[24] Op. cit.
[25] Mallet S. (2024). Politiques urbaines de l’accélération : les temps de l’urbanisme présentiste, La Tour-d’Aigues, Éditions de l’Aube, 306 p.
[26] Andres L. (2025). Adaptable cities and temporary urbanisms, New York, Columbia University Press, 328 p.
[27] Pour en savoir plus, voir le programme du colloque UrbaTime [En ligne].
[28] Pour en savoir plus, voir le Carnet Hypothèses [En ligne] dédié à l’ANR UrbaTime [En ligne]
[29] Op. cit.
[30] Lefebvre H. (1974). La Production de l’espace, Paris, Anthropos.
[31] Hartog F. (2003). Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Le Seuil, 272 p.
[32] Baschet J. (2018). Défaire la tyrannie du présent : temporalités émergentes et futurs inédits, Paris, La Découverte, 320 p.
[33] Rosa H. (2010). Accélération : une critique sociale du temps, Paris, La Découverte, 474 p.
[34] Mallet S. (2024). Politiques urbaines de l’accélération : les temps de l’urbanisme présentiste, La Tour-d’Aigues, Éditions de l’Aube, 306 p.
[35] Wall Ed, Knierbein S. (2022). « Urban Temporalities », dans Viderman T et al. (2022). Unsettled Urban Space, Londres, Routledge, p. 107-113.
[36] Op. cit.