juillet 2025
Les temps de l’urbanisme 1.
Quels défis temporels pour l’urbanisme les réserves muséales soulèvent-elles ?
Youenn Gourain
Laboratoire Techniques Territoires et Sociétés (CNRS, École nationale des ponts et chaussées, Université Gustave Eiffel)
Valérie November
Laboratoire Techniques Territoires et Sociétés (CNRS, École nationale des ponts et chaussées, Université Gustave Eiffel)
Quels défis temporels pour l’urbanisme les réserves muséales soulèvent-elles ?
Quels défis temporels pour l’urbanisme les réserves muséales soulèvent-elles ?,
Riurba no
18, juillet 2025.
URL : https://www.riurba.review/article/18-temps/defis/
Article publié le 17 mai 2026
- Abstract
- Résumé
What temporal challenges do museum reserves pose for urban planning?
The article offers a reflection on the integration of long-term perspectives in urban planning, focusing on the storage of museum reserves, in France. The analysis is based on the design and development processes of two museum reserve facilities: the Mucem Resource Conservation Center (CCR) and the Liévin Conservation Center (CCL). We demonstrate that the insertion of these storage infrastructures into new territories results in an intertwining of different temporalities, which sometimes leads to frictions or conflicts.
L’article propose une réflexion sur l’intégration de la longue durée en urbanisme à partir du cas du stockage des réserves muséales, en France. L’analyse s’appuie sur les processus de conception et d’aménagement de deux réserves muséales : le Centre de conservation des ressources du Mucem (CCR) et le Centre de conservation de Liévin (CCL). Nous montrons que l’insertion de ces infrastructures de stockage dans de nouveaux territoires entraîne un enchevêtrement de temporalités différentes qui, parfois, sont en frictions ou en conflit.
post->ID de l’article : 6434 • Résumé en_US : 6498 • Résumé fr_FR : 6495 • Sous-titre[0] :
Introduction
Longtemps, en France, les réserves muséales étaient stockées à l’intérieur des musées, dans des espaces en sous-sol, et ne faisaient pas l’objet d’une attention particulière hormis celle des conservateurs et des responsables de collections. Ce n’est qu’il y a une petite dizaine d’années que la question des réserves muséales a commencé à devenir une problématique à part entière, en particulier lorsque le Conseil international des musées (ICOM) a mis en place, avec le Centre international d’études pour la conservation et la restauration des biens culturels (ICCROM), le programme RE-ORG[1]Ce programme a été développé à la suite d’un sondage mené par l’ICCROM et l’UNESCO, entre 2010 et 2011, révélant que 60 % des collections dans le monde étaient menacées en raison de conditions de stockage inadéquates [Source en ligne sur la question. Les thématiques privilégiées lors de ces travaux ont été de fournir une méthodologie et des outils permettant de réorganiser les réserves de manière efficace en améliorant les conditions de conservation et d’accès aux collections.
En automne 2024, l’ICOM a tenu une conférence internationale sur ce thème, intitulée « Les réserves de musées : état des lieux et nouveaux défis ». L’événement a rassemblé plusieurs centaines de personnes venues du monde entier pour discuter de la rationalisation des espaces, de la logistique et du rangement, des nouvelles architectures, des enjeux écologiques et du rapport au territoire, parmi de nombreuses autres thématiques (Kreplak, 2025[2]Kreplak Y. (2025). « Dépoussiérer les réserves de nos musées », AOC, le 23 avril 2025. [En ligne). Cette conférence a été l’occasion du lancement du premier livre francophone sur les réserves muséales (Beltrame et Kreplak, 2024[3]Beltrame TN, Kreplak Y (dir.). (2024). Les réserves des musées : écologies des collections, Dijon, Presses du réel, 376 p.), appelant à réinvestir la question politique et éthique de l’évolution des réserves (Kreplak, 2025[4] Op. cit.).
Si les réserves muséales sont l’objet de tant d’attention, c’est qu’elles sont confrontées à deux problèmes d’importance : d’une part, elles sont en constante augmentation et font face à un problème d’espace ; par exemple, une partie des collections du Louvre ont longtemps été disséminées dans des lieux discrets (et secrets) dans Paris par manque de place dans les sous-sols des bâtiments principaux. D’autre part, la plupart des musées parisiens, parce que très anciens, ont été construits à proximité de fleuves ou de rivières. Or ces localisations font face à de régulières inondations et, dans le cas du Louvre notamment, il était devenu indispensable de trouver des lieux plus sûrs à cet égard. Plus généralement, sous l’effet du changement climatique, les territoires font face à davantage d’événements extrêmes : inondations, submersions marines, épisodes caniculaires, etc. Ces événements représentent des risques pour le stockage des œuvres et mettent en péril la mission des musées, à savoir de les préserver pour assurer leur pérennité.
Ces deux aspects fondamentaux des réserves muséales (extension des espaces dévolus aux réserves et recherche de territoires sûrs) ont des conséquences territoriales et urbanistiques qui n’ont, à notre connaissance, pas fait l’objet de recherches spécifiques. Or elles soulèvent d’importantes questions en matière de temporalité puisque les risques qui pèsent sur les réserves n’apparaissent pas uniformément ni simultanément au même endroit et à la même échelle, menaçant la pérennité de l’infrastructure. Cet article vise ainsi à proposer une première réflexion, à partir de deux cas français, sur la relation entre urbanisme et territoires accueillant des réserves muséales, à savoir du patrimoine à conserver sur le long terme. La question qui se pose dès lors est de comprendre comment différentes temporalités – celle des territoires choisis pour l’implantation de ces réserves, celle de l’urbanisation liée à ces infrastructures et celle liée au stockage à très long terme – s’articulent entre elles ou non. Enfin, nous identifions des frictions temporelles qui n’ont pas été prises en compte dans leur aménagement.
Après une revue de littérature portant sur l’articulation des temporalités en urbanisme au prisme des infrastructures de stockage longue durée, nous présenterons les enjeux de stockage sur le long terme auxquels ces deux études de cas sur les réserves muséales font face. Puis, nous analyserons les démarches de conception et d’aménagement des réserves muséales et l’enchevêtrement des temporalités qu’entraîne l’insertion de ces infrastructures de stockage dans de nouveaux territoires. Cela nous permettra enfin de discuter les défis que la prise en compte du long terme pose à l’urbanisme.
Intégrer la longue durée en urbanisme
au prisme des infrastructures de stockage
Le temps est un défi pour les urbanistes, qui doivent composer avec les exigences spécifiques de chaque partie prenante du projet (Chalas, 2009[5]Chalas Y. (2009). Incertitude, environnement et aménagement, dans Chalas Y, Gilbert C, Vinck D (dir.), Comment les acteurs s’arrangent avec l’incertitude ? Paris, Archives contemporaines, 182p.). Le temps lui-même est progressivement devenu un opérateur fondamental de l’action publique, de la fabrique urbaine et territoriale (Mallet, 2024[6]Mallet S. (2024). Politiques urbaines de l’accélération, Avignon, L’Aube, 306 p.). Scherrer distingue deux types de temporalités : le temps diégétique, qui synchronise les acteurs à travers un enchaînement de phases, et le temps incrémental, qui intègre des choix partiels modifiant les conditions initiales de l’action (Sherrer, 2013[7]Scherrer F. (2013). I. De Prométhée à Janus : l’acte aménagiste est-il réversible ?, dans Scherrer F, Vanier M (dir.), Villes, Territoires, Réversibilités, Paris, Hermann, p. 27-48.). Les études urbaines ont mis en perspective la linéarité des actions urbanistiques et leurs effets sur les projets urbains. Plusieurs travaux explorent l’imbrication des temporalités dans les projets urbains, soulignant leur nature polychronique (Mallet, 2013[8]Mallet S. (2013). Aménager les rythmes : politiques temporelles et urbanisme, EspacesTemps.net [En ligne) et questionnant la réversibilité des projets quand ces temporalités sont enchevêtrées (Arab, 2013[9]Arab N. (2013). I. Réversibilité et durabilité dans l’élaboration des choix d’aménagement, dans Scherrer F, Vanier M (dir.), Villes, Territoires, Réversibilités, Paris, Hermann, p. 125-137.). Pour autant, la littérature sur la relation entre le temps et l’urbanisme se concentre souvent sur le temps court et le temporaire, la durée des mandats législatifs et politiques conditionnant la gouvernance des projets (Pradel, 2018[10]Pradel B. (2018). L’aménagement de l’espace dans l’ère du temps : vers un urbanisme polyrythmique ?, dans Bertoni A, Picchioni L (dir.), Raccontare, Leggere e Immaginare La Città Contemporanea = Raconter, lire et imaginer la ville contemporaine, Florence, Olshki, p. 195‑206.). Le temporaire constitue un jalon de la transition des espaces urbains et matérialise la préfiguration des usages futurs d’une opération d’urbanisme (Pinard et Morteau, 2019[11]Pinard J, Morteau H. (2019). « Professionnels de l’occupation temporaire, nouveaux acteurs de la fabrique de la ville ? Du renouvellement des méthodes en urbanisme à l’émergence de nouveaux métiers », Riurba). Des travaux récents montrent que l’urbanisme transitoire peut servir de levier pour patrimonialiser des espaces vacants (Pinard, 2023[12]Pinard J. (2023). « L’urbanisme transitoire, outil de patrimonialisation et de mise en scène en amont du projet urbain ? L’exemple de SNCF Immobilier et de ses emprises ferroviaires à Paris », Territoire en mouvement, n° 56.), et que la durabilité implique une vigilance accrue envers les ressources et les générations futures (Carriou et Ratouis, 2014[13]Carriou C, Ratouis O. (2014). « Quels modèles pour l’urbanisme durable ? », Métropolitiques [En ligne). Cependant, le temps long n’est jamais théorisé comme tel.
Intégrer la longue durée en urbanisme exige ainsi de repenser la cadre d’action publique et les outils de planification. Si des institutions comme le Commissariat général à la stratégie et à la prospective (CGSP) ont tenté d’institutionnaliser le long terme, les horizons temporels des politiques publiques restent limités par les mandats électoraux et les crises immédiates (Anderson et Prat, 2015[14]Andersson J, Prat P. (2015). « Gouverner le “long terme” : la prospective et la production bureaucratique des futurs en France », Gouvernement et action publique, n° 4(3), p. 9‑29.). À l’échelle métropolitaine et plus localement, les documents d’urbanisme comme les schémas de cohérence territoriaux (SCoT) et les plans locaux d’urbanisme (PLU) peinent à dépasser les projections courtes avec des horizons temporels dépassant difficilement la décennie, alors que certaines infrastructures (comme celles destinées au stockage de déchets nucléaires) sont destinées à durer sur des millénaires. Landström et Bergmans ont proposé, dans le cadre du stockage des déchets nucléaires, le concept de near long-term governance pour analyser la gestion des infrastructures sur des échelles temporelles étendues et dans ses continuelles reconfigurations (Landström et Bergmans, 2015[15]Landström C, Bergmans A. (2015). « Long-term repository governance: A socio-technical challenge », Journal of Risk Research, n° 18(3), p. 378‑391.). La longue durée permet d’appréhender les infrastructures, non seulement dans leur dimension matérielle, mais aussi « comme des agencements où les dimensions culturelles, économiques, politiques et matérielles sont en perpétuelle renégociation » (November et Landström, 2025[16]November V, Landström C. (2025). « Studying long-term storage as material visions of the future », Futures, n° 166.).
Les bouleversements climatiques et socioéconomiques redéfinissent en permanence les conditions de la planification, supposant une adaptabilité des aménagements pour prendre en compte des situations de risques combinés, soulignant les interactions entre les risques sur un même espace (Rey-Thibault et al., 2023[17]Rey-Thibault C, Gourain Y, November V. (2023). « Une approche multirisque aide-t-elle à comprendre les réseaux urbains ? Réflexions sur des dynamiques enchevêtrées à partir de deux agglomérations françaises et une métropole turque », Flux, n° 132(2), p. 6‑21.). À cette flexibilité s’ajoute la question de la maintenance pour garantir le fonctionnement des aménagements et des infrastructures (Denis et Florentin, 2022[18]Denis J, Florentin D. (2022). « Éditorial – “Faire tenir” et entretenir les infrastructures », Flux, n° 129‑130, p. 1‑9.), mettant en évidence une dissonance entre le temps technique (celui de la stabilité géologique ou de la durée de vie des matériaux), le temps politique (rythmé par les mandats électoraux et les cycles de décision), et le temps social (la mémoire collective et les capacités de transmission intergénérationnelle). La gestion de la longue durée implique aussi une transmission active des savoir-faire qui s’incarnent dans des objets ou des institutions (Chevallier et Chiva, 1996[19]Chevallier D, Chiva I. (1996). « L’introuvable objet de la transmission », dans Savoir-faire et pouvoir transmettre : transmission et apprentissage des savoir-faire et des techniques, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, p. 1‑11). Des initiatives comme le programme RE-ORG porté par l’ICOM et l’ICCROM ou la convention de l’UNESCO sur le patrimoine immatériel soulignent l’importance de pratiques vivantes pour appréhender la longue durée et faire face aux nouvelles situations de risques combinés.
Les infrastructures de stockage à très long terme offrent un cas heuristique pour étudier les liens entre urbanisme et longue durée. Cet article vise aussi à contribuer à la discussion sur un thème émergent – le stockage à long terme en tant qu’objet de recherche –, un objet transversal à plusieurs domaines dont les réserves muséales. Suivant November et Landström, il y a stockage à long terme lorsqu’on est en présence de quatre éléments (November et Landström, 2025[20]Op. cit.) : 1) qu’il s’agit d’une infrastructure (comprise au sens STS du terme, à savoir comme un assemblage sociotechnique) ; 2) que mettre à l’abri des entités sur le long terme procède d’une réponse anticipée à un certain nombre de risques (pour les réserves muséales, perte de patrimoine, perte de mémoire culturelle) ; 3) qu’il y a des procédures permettant la transmissibilité dans le temps long, sur plusieurs générations, des informations au sujet du contenu stocké ; 4) qu’il existe un engagement sociétal fort et pour les années à venir, au niveau des coûts que représentent ces infrastructures, tant au niveau de leur conception mais également de leur maintenance (idem). Finalement, les infrastructures de stockage de longue durée ne sont pas seulement des bâtiments à gérer : elles permettent d’illustrer les rapports complexes que nos sociétés entretiennent avec le temps, les territoires et les incertitudes. Nous proposons ici d’ajouter la dimension urbanistique au thème du stockage à très long terme et d’initier ainsi une réflexion sur l’intégration de la longue durée en urbanisme.
Dans ce contexte, le cas des réserves muséales constitue un objet d’étude heuristique pour comprendre cette intégration. Entre maintenance des bâtiments, dégradation des œuvres, durée de vie des matériaux utilisés dans la construction des réserves et dynamique territoriale du site, des temporalités différentes semblent présentes. Si de récentes études ont insisté sur les réorganisations internes auxquelles ces réserves font face pour intégrer des risques de différentes natures (inondations, infestations, moisissures, etc.) (Rubio, 2020[21]Rubio FD. (2020). Still life: Ecologies of the modern imagination at the Art Museum, Chicago, University of Chicago Press.), celles portant sur les spécificités de leur aménagement portent davantage sur leur traitement architectural (Simmonot et Lheureux[22]Simmonot N et Lheureux R (dir.). (2019). Architectures et espaces de la conservation (1959-2015) : archives, bibliothèques, musées, Lille, Presses universitaires du Septentrion, p. 57-66.) que sur leur insertion territoriale. L’étude des réserves muséales s’inscrit dans cette perspective nouvelle sur les relations entre le temps et l’urbanisme, car il s’agit ici de longue durée.
Encadré 1. Méthodologie employée
L’enquête de terrain fait partie d’un projet de recherche exploratoire portant sur les infrastructures de stockage très longue durée[23]Cet article s’inscrit dans un projet de recherche exploratoire intitulé « Infrastructures de stockage à très long terme : projections dans un futur pluriséculaire instable », financé par l’association GAPAVE.. L’objectif est d’étudier les relations entre les infrastructures de stockage longue durée et les territoires dans une perspective relationnelle. Il s’agit d’analyser, de manière complémentaire, d’une part, comment les infrastructures sont aménagées sur la longue durée et quels effets elles produisent sur les territoires, et d’autre part, comment les spécificités de ces territoires influencent à leur tour la conception et l’évolution des infrastructures. En mobilisant une approche géographique et ancrée dans l’étude des sciences et des techniques et des milieux urbains, nous adoptons une approche multi-acteurs (institutions politiques, industriels, urbanistes, architectes, logisticiens, manutentionnaires, riverains, etc.) et multi-échelles (nationale, régionale, métropolitaine, municipale, etc.). La méthode du projet suit trois axes complémentaires :
– comprendre la notion de « longue-durée » à partir d’une approche transversale entre plusieurs sites associés à des stockages différents (œuvres muséales, CO2, déchets nucléaires, archives numériques, graines). Quarante-trois entretiens ont été menés avec des acteurs issus de milieux professionnels intentionnellement hétérogènes : associations, société civile, industriels, scientifiques (géologues, géophysiciens), et urbanistes ;
– observer les pratiques et les attachements territoriaux. Il s’agit d’un travail à la fois empirique et archivistique, visant à comprendre comment les habitants perçoivent, et s’approprient ou contestent les infrastructures ;
– documenter l’aménagement des territoires à grande échelle. L’enjeu est de dépasser une vision purement matérielle ou technique des infrastructures pour les considérer comme des éléments indissociables de leur territoire. Nous nous sommes appuyés sur l’analyse des négociations entre acteurs dans les entretiens semi-directifs, l’analyse des dispositifs urbanistiques (dont les plans locaux d’urbanisme et les cahiers des clauses techniques particulières lorsqu’ils étaient disponibles), l’utilisation de cartes.
Plus précisément, dans le cadre de cet article, notre réflexion s’appuie sur deux études de cas, le Centre de conservation des ressources du Mucem (CCR) et le Centre de conservation de Liévin (CCL), l’analyse bénéficiant des réflexions menées à partir de l’approche transversale entre les différentes infrastructures de stockage. Ces deux terrains n’ont pas été investigués de la même façon et mobilisent deux méthodologies complémentaires : quatre visites de site et dix entretiens semi-directifs pour le premier, une visite de site et un travail d’archives pour le second. Ils offrent l’un et l’autre deux situations différentes qui permettent de questionner la prise en compte de la très longue durée par l’urbanisme. Ils sont éclairés par deux autres cas qui ont fait l’objet de visites à l’automne 2024 : les réserves des musées de la ville de Strasbourg et les réserves du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) à Saint-Denis[24]Les auteurs remercient les organisateurs de la conférence internationale ICOM qui s’est tenue du 29 au 31 octobre 2024 et qui ont rendu possibles ces visites..
Réserves muséales : le défi du temps long
Les réserves muséales, telles que le Centre de conservation des ressources du Mucem et le Centre de conservation du Louvre, jouent un rôle essentiel dans la conservation et la mise à disposition des collections. Nous regardons ici comment l’inscription du temps long dans les réserves conduit à les rassembler dans un même lieu, distinct de l’espace d’exposition, et comment la recherche constante d’espace devient un enjeu d’urbanisation.
Rassembler les réserves en un même lieu
Le Centre de conservation des ressources du Mucem (CCRM) et le Centre de conservation du Louvre (CCL) sont aujourd’hui deux infrastructures qui sont devenues progressivement des entités géographiquement distinctes des espaces d’exposition. Ce mouvement s’inscrit dans un long développement, celui d’une stratégie territoriale plus vaste au sein des musées et qui révèle les recompositions des réserves au fur et à mesure du temps.
Le musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée à Marseille (Mucem), si sa création est relativement récente (7 juin 2013), tire sa cohérence muséale des recompositions successives de musées ethnographiques parisiens. Il hérite des fonds du Musée national des arts et des traditions populaires (MNATP), situé dans le bois de Boulogne, lui-même issu du fonds français du musée d’ethnographie du Trocadéro (ATP). Le MNATP, créé en 1937 et ouvert en 1975, a connu un long intervalle entre sa conception et son ouverture, soulevant des questions sur le stockage provisoire au palais de Chaillot et la gestion des œuvres non exposées, dont le nombre ne cesse de croître. Comme l’indique la responsable du département des collections et des ressources documentaires du Mucem : « L’enrichissement [de la collection] s’opère beaucoup autour des années 1960, en amont de l’ouverture. Cela implique [que] tout ce qui va être collecté – et ça va être en quantité – n’aura pas forcément sa place dans les expositions permanentes[25]Entretien du 21 février 2024. ». Cette citation illustre la séparation progressive entre les espaces d’exposition et les réserves. À cette époque, des réserves externalisées du MNATP ont été établies à Saint-Riquier, en baie de Somme, jusqu’à ce que le muséologue et fondateur du MNATP, Georges-Henri Rivière, intègre des réserves au bâtiment du bois de Boulogne. Les collections du MNATP s’élargissent au gré des acquisitions, à partir de 1992, avec des ensembles entiers d’œuvres (un moulin Saint-Loup, par exemple). Si l’enjeu de faire de la place aux collections se pose dès cette période, le MNATP poursuit sa politique d’acquisition en se spécialisant sur l’Europe et plus particulièrement la Méditerranée[26]En 1999, les acquisitions se concentrent sur des œuvres provenant d’Afrique du Nord et du Proche-Orient méditerranéen. C’est en 2005 que le domaine géographique s’est étendu à l’Europe de l’Ouest, l’Europe centrale et l’Europe de l’Est, augmentant les collections de plus de 30 000 pièces (voir Calafat MC. (2021). Donner un avenir aux collections du Mucem dans une approche historique, Culture & Musées. Muséologie et recherches sur la culture, n° 37, p. 53-81).. La saturation des réserves dans le bâtiment du bois de Boulogne ainsi que dans les réserves de Saint-Riquier génère de nouvelles stratégies de dépôt des collections, notamment en faisant appel à un prestataire (LP3 conservation), près de Semur-en-Auxois, ou encore en déposant les collections dans d’autres musées dont il favorise la création, comme le musée d’ethnographie régional à Corte (Rolland-Villemot, 2018[27]Rolland-Villemot B. (2018). Du musée national des arts et traditions populaires au Centre de conservation et de ressources à Marseille : vers une conservation intégrée ?, dans Simmonot N, Lheureux R (dir.), Architectures et espaces de la conservation (1959-2015) : archives, bibliothèques, musées, Lille, Presses universitaires du Septentrion, p. 57-66.). Les réserves du MNATP souffrent, à la fin des années 1990, d’un manque de place. Par ailleurs, le musée pâtit aussi d’une baisse de fréquentation, ce qui conduit à des réflexions sur sa délocalisation[28]Archives du Mucem [source en ligne. La diversité des collections, acquises suivant une logique ethnographique, nécessitait une réorganisation cohérente au sein d’un même bâtiment, qui deviendra le Centre de conservation des ressources du Mucem.
Les réserves du musée du Louvre suivent une logique quelque peu différente, bien qu’elles soient également liées à une logique d’accroissement des collections. Créé en 1793, le Louvre privilégie une politique d’acquisition axée sur la valeur historique et artistique des œuvres. Dans les années 1980, il a bénéficié de grands projets de rénovation des bâtiments hébergeant ses collections. Entre 1986 et 1996, le projet du Grand Louvre a permis la création de réserves « principales » souterraines, rassemblant les collections des départements modernes. Cependant, la majorité des réserves du Louvre restent dispersées dans plus de 60 réserves « secondaires », principalement dans les sous-sols du Palais-Royal et en région parisienne. Cette dispersion des réserves complique l’accès aux collections pour les travaux scientifiques. Elle est combinée à une exposition au risque inondation dû à la proximité de la Seine, qui nécessite d’anticiper plusieurs jours à l’avance l’évacuation des objets avant même que le pic de la crue n’arrive (De Wallens, 2020[29]De Wallens A. (2020). « Dix ans de chantiers des collections au Louvre. Un outil à plusieurs fins », Conservation Restauration des Biens Culturels, n° 36. ; Keck et November, 2024[30]Keck F, November V. (2024). « Préparer les réserves aux risques d’inondation », dans Beltrame T, Kreplak Y (dir.), Les réserves des musées – Écologies des collections, Dijon, Presses du Réel, p. 273-286.).
Faire face à la contrainte de place
pour la conservation longue durée
Un autre aspect s’avère également important : les musées doivent gérer à la fois le manque d’espace pour l’exposition et la conservation. Par exemple, un resserrement progressif autour des collections s’opère lorsque les collections de l’Afrique du Nord, du MNAO et du musée de l’Homme ont été fusionnées. Ce mouvement est important pour les réserves, puisque l’espace d’exposition pour ces collections a été considérablement restreint[31]Entretien avec la conservatrice en chef responsable du pôle de collection Vie publique au Mucem, le 20 février 2024.. En outre, dans les années 1990, pour le Mucem, l’accroissement des collections se combine à de mauvaises conditions de conservation dans les réserves du bâtiment du bois de Boulogne (Rolland-Villemot, 2018[32]Op. cit.). De ce fait, la nécessité de rationaliser les réserves en un seul lieu est renforcée par le besoin de préserver les œuvres sur le long terme. Cette approche nécessite des aménagements spécifiques des espaces pour faciliter leur conservation. Centraliser les œuvres permet de simplifier la logistique et la maintenance en mettant sur pied une veille sanitaire efficace (Beltrame et Kreplak, 2024[33]Op. cit.). Comme l’indique la responsable du département des collections et des ressources documentaires du Mucem : « Il y a des matériaux dont on sait que la durabilité est plus grande ou plus faible. Et après, nous, ce sont des questions que l’on se pose au moment où on fait rentrer de nouveaux objets, sur notre capacité à conserver dans le temps tel et tel matériau. […] Donc on fait de la veille sanitaire, on fait de l’intervention, on travaille avec des restaurateurs agréés pour que la collection ne se dégrade pas. On intervient à la fois sur des conditionnements qui peuvent limiter la dégradation, sur des conditions de conservation qui la limitent aussi. Il y a toute une série de paramètres à mettre en œuvre pour conserver au mieux la collection dans toute sa diversité[34]Entretien du 22 février 2024. ».
L’attention portée à la préservation des matériaux qu’elle décrit révèle une vigilance particulière portée sur l’entropie des objets, inhérente au temps long. Cependant, l’accroissement des collections complique la conservation, particulièrement quand l’espace de stockage n’est plus suffisant, car il augmente l’apparition de risques en interne liés aux microclimats (infestations, moisissures, humidité[35]Beltrame TN. (2017). « L’insecte à l’œuvre », Techniques & Culture, n° 68, p. 162-177.). Comme l’explique la responsable du département des collections et des ressources documentaires du Mucem, l’aménagement des réserves devait intégrer la question du temps long de la préservation : « En termes [d’] accroissement, il y a des problématiques concrètes de stockage. [Cela nécessite] d’avoir en fait deux temps de projection : 1) la capacité immédiate à pouvoir stocker ce que l’on veut faire rentrer, et 2) la capacité d’améliorer, d’optimiser le stockage[36]Entretien du 21 février 2024. ». Le MUCEM a donc accueilli en 2013 un million d’objets et de documents pour 3 600 m² de surface d’exposition et 8 000 m² d’espace de stockage optimisés comme espaces de réserve. L’espace d’exposition étant situé en bord de mer et, par conséquent, exposé au risque de tsunami[37]La conception des bâtiments pour le J4 et le fort Saint-Jean a dû prendre en compte une potentielle vague d’un mètre de haut (le port reste protégé par l’archipel du Frioul)., le lieu de stockage des œuvres (le CCR) a été choisi pour éloigner les œuvres d’une éventuelle submersion marine.
Au Louvre, les réserves sont soumises au risque d’inondation, un risque identifié seulement depuis 2002 par les autorités comme un problème majeur pour les musées parisiens (Keck et November, 2024[38]Op. cit.). Bien que le musée ait élaboré un plan de protection contre les risques d’inondations, la fréquence des crues de la Seine a amené à repenser la localisation des réserves et à les éloigner des zones à risques. Dès 2008, plusieurs musées parisiens tentent de créer un centre de réserves mutualisées[39]Keck et November rappellent que ce centre de réserves mutualisées à Cergy devait regrouper plusieurs institutions dont le Louvre, Orsay, le Centre de recherche et de conservation des musées de France (C2RMF), l’Institut national du patrimoine (INP) ou encore le Musée national d’art moderne (MNAM). (op. cit.).. Cependant, ce projet n’aboutira pas et conduit chaque musée à élaborer sa propre stratégie de localisation de ses réserves. Le Louvre choisit Liévin (Pas-de-Calais) et peut enclencher les travaux suite à une opportunité financière offerte par le Louvre d’Abu Dhabi. Le Centre de conservation du Louvre à Liévin constitue ainsi une « solution pérenne » pour les réserves et les œuvres[40]Voir le communiqué de presse du musée du Louvre [En ligne. Le site s’étend sur 18 500 m² (dont 9 600 m² de réserves) et est situé sur une parcelle de 40 000 m² dans le prolongement du parc du musée du Louvre-Lens.
L’augmentation des menaces pour la conservation (inondations, contaminations, infestations, etc.) est intimement liée à la croissance du nombre d’œuvres à stocker. Ces deux aspects complémentaires jouent un rôle sur la recomposition spatiale des réserves. L’aménagement des réserves, mis à l’épreuve par l’accroissement des collections et les menaces qui pèsent sur elles, repose sur deux conditions pour assurer une préservation à long terme. La première est la rationalisation de l’espace pour faciliter la gestion et la maintenance des réserves, ce qui implique de regrouper des réserves autrefois dispersées. La seconde est la réduction des risques intrinsèques aux pratiques de conservation (infestations, moisissures, humidité, etc.) ou liés au territoire (inondation, séisme, submersion marine, etc.). Cela nécessite des réserves de plus grande taille et éloignées des sources de danger. Cette approche conduit à une dissociation des réserves par rapport aux espaces d’exposition et à des aménagements urbains favorisant la conservation à long terme. Le redéploiement des réserves et des collections implique des ajustements territoriaux.
Infrastructures de stockage à long terme et dynamique territoriale
Le CCR et le CCL constituent désormais deux exemples supplémentaires de l’externalisation des réserves[41]À ce titre, les réserves des Arts et Métiers ont été pionnières en intégrant plusieurs fonctions (inventaire, étude, recherche, restauration) dans un vaste bâtiment construit entre 1993 et 1994 par l’architecte François Deslaugiers, à Saint-Denis. À ce sujet, voir la thèse de Yaël Kreplak (2014) : « L’œuvre en pratiques. Une approche interactionnelle des activités artistiques et esthétiques », École normale supérieure de Lyon.. Les deux centres ont été intégrés à un vaste projet urbain à l’échelle d’une métropole et d’une intercommunalité. Cette intégration met en lumière plusieurs temporalités à l’œuvre dans l’aménagement de ces infrastructures.
Redynamiser des territoires
L’insertion de ces infrastructures de stockage s’inscrit dans un projet de territoire plus large visant à le développer. C’est le cas du Mucem. Au début des années 2000, le ministère de la Culture et de la Communication du gouvernement Jospin décide de transférer une partie des collections du MNATP dans un nouveau musée. Le choix de Marseille est favorisé par plusieurs projets et réseaux de recherche initiés depuis 1998 dans le champ des études méditerranéennes, notamment à la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme (MMSH) à Aix-en-Provence (Crivello, 2014[42]Crivello M. (2014). « L’invention d’un musée d’un nouveau genre ? Le MuCEM-Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée », Sociétés & Représentations, n° 37, p. 195‑201.), avec lesquels résonne le projet du MNATP. Celui-ci s’inscrit surtout dans le projet de développement urbain Euroméditerranée lancé à Marseille par le Comité interministériel d’aménagement et de développement du territoire. Visant à la revitalisation économique de Marseille, Euroméditerranée s’appuie sur de nombreuses opportunités foncières et vise à « fédérer des collectivités traditionnellement incapables de s’entendre[43]Bertoncello B, Dubois J. (2010). Marseille, Euroméditerranée : accélérateur de métropole, Marseille, Parenthèses, 270 p. ». Le Mucem s’inscrit ainsi dans une vague d’initiatives culturelles visant à métamorphoser l’image de la ville, son inauguration coïncidant avec l’avènement de Marseille comme capitale européenne de la culture, en 2013.
Euroméditerranée comprend un ensemble de 480 hectares dans lequel « se côtoient anciens noyaux villageois, entrepôts et friches industrielles et grands équipements ferroviaires ou routiers » (Bertoncello et Dubois, 2010[44] Op. cit.). Ce périmètre comprend le quartier de la Belle de Mai, au sein duquel se trouve la caserne du Muy, propriété du ministère des Armées et mis à disposition par l’État pour implanter le centre de conservation des ressources du Mucem[45]Décret n° 2013-157 du 21 février 2013 portant création de l’Établissement public du musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM) [En ligne. Ce quartier constitue, depuis les années 1990, un pôle centré sur le patrimoine et les arts vivants, avec des espaces culturels comme la friche de la Belle de Mai mais aussi l’Institut national de l’audiovisuel (délégation Méditerranée), le pôle média de la Belle de Mai, Marseille Innovation et les studios cinématographiques de Marseille. Avec le CCR du Mucem, les pouvoirs publics ont l’espoir que ce pôle participe de la dynamisation du quartier (figure 1).

À Liévin, l’implantation du centre de conservation du Louvre (CCL) constitue elle-même le levier d’un projet de territoire profitant au développement local du bassin minier du Nord de la France dans un contexte postindustriel. À l’annonce du projet d’implantation du CCL à Liévin, un protocole est signé en 2005 entre l’État, le Louvre, la région Nord-Pas-de-Calais, le département du Pas-de-Calais, la communauté d’agglomération de Lens-Liévin et la ville de Lens pour définir les rôles dans l’implantation et la gestion du Centre de conservation. Ce protocole conduit à la création de l’association EuraLens, inspirée de modèles de coopérations européennes comme Euralille. Son périmètre, bénéficiant d’un plan directeur, couvre les intercommunalités de Lens-Liévin, d’Hénin-Carvin et de Béthune-Bruay. Dans ce territoire, le Louvre-Lens, musée autonome lié au Louvre par une convention et inauguré le 4 décembre 2012, s’étale sur une surface de 20 000 m². Il est mobilisé comme un moteur et symbole de développement pour le territoire. Comme l’indique Camille Mortelette dans sa thèse : « le musée du Louvre est appréhendé comme un catalyseur favorisant l’émergence de nouveaux projets, comme la rénovation des cités minières, et le mieux-être de la population locale[46]Mortelette C. (2013). « Reconversion d’anciens sites miniers en lieux culturels : enjeux territoriaux et appropriation dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais », thèse de géographie, université de l’Artois. ». C’est dans son prolongement qu’est implanté le CCL, inauguré en 2019. Le projet est cofinancé par le conseil régional du Nord-Pas-de-Calais et par le musée du Louvre. Dans le cadre du projet territorial d’EuraLens, le Louvre-Lens et le CCL deviennent complémentaires bien que distincts : le Louvre-Lens se concentre sur l’exposition et la médiation culturelle, quand le CCL se focalise sur la conservation et la restauration des œuvres. La communauté d’agglomération de Lens-Liévin a mis à disposition de l’État le terrain au profit du musée du Louvre pour un euro symbolique. Une parcelle de 40 000 m² est destinée à l’implantation du bâtiment principal au centre de la communauté d’agglomération. Ici aussi, l’attribution de cette parcelle constitue une opportunité foncière (figure 2).

Cette stratégie a des conséquences sur les activités professionnelles des conservateurs, attachés à leur collection. À Liévin, l’externalisation des réserves a d’abord été accueillie avec réticence par les conservateurs du musée du Louvre en raison des contraintes de déplacements que ce déménagement occasionne. Elle s’accompagne aussi de problématiques liées à l’attachement des conservateurs à leurs collections, que la proximité facilite.
Dans les deux cas du CCL et du CCR, les réserves muséales ont fait l’objet d’une stratégie territoriale pour favoriser leur implantation, entraînant de significatives recompositions institutionnelles. Cette nouvelle implantation territoriale bénéficie d’opportunités foncières dont la valorisation économique est un enjeu pour les infrastructures de stockage.
Les coûts du stockage à long terme
Le redéploiement a un coût. À la vocation de conservation s’ajoutent celles d’être un lieu de recherche, et un outil de valorisation et de diffusion des collections par une politique de prêts et de dépôts. Le CCR du Mucem doit permettre une accessibilité maximale aux objets conservés pour les conservateurs et scientifiques de l’équipe du musée (espaces d’études et de préparation des expositions notamment), et une consultation aisée des collections pour les chercheurs, spécialistes et amateurs accrédités. Alors qu’une part importante du budget est attribuée aux lieux d’exposition, l’externalisation requiert de trouver des dispositifs de financement suffisamment importants pour assurer cette plurivocation.
Au Mucem, la majeure partie du budget de 160 millions d’euros[47]Kiraly B. (2015) « Mucem : des coûts de construction trop élevés et un mauvais PPP », Le Moniteur [En ligne a été dédiée au J4 pour l’espace d’exposition et à la réhabilitation du fort Jean dans le cadre d’architectures remarquables innovantes du point de vue des matériaux : un béton fibré à ultra-haute performance, la construction d’une passerelle de 115 m de long, la résille en béton, etc. Conçu par Rudy Ricciotti, le J4 possède une architecture simple et identifiable, largement relayée par la communication marseillaise pour promouvoir son image. Le coût de la construction des deux bâtiments d’exposition a conduit le Mucem à trouver d’autres ressources financières pour construire son centre de conservation des ressources. Les coûts liés à la conservation des œuvres, le traitement architectural et la maintenance de l’infrastructure ont conduit le Mucem à signer un partenariat public-privé (PPP) avec la société Icade pour financer la construction et la gestion du site pour 25 ans.
Pour le centre de conservation des ressources du Mucem, il s’agit d’un coût total de 92,2 millions d’euros, dont 56,5 millions pour l’opération immobilière et 35,6 millions de coût de fonctionnement. Ce PPP entre le Mucem et Icade consiste concrètement en un contrat où l’entreprise privée fournit les fonds nécessaires à la construction du bâtiment, gère la construction et assure l’exploitation et la maintenance du CCR sur 25 ans, impliquant une fin en 2037. Cette gestion-maintenance inclut la surveillance du bâtiment sous-traitée à une entreprise, l’entretien des installations et la garantie des infrastructures. Icade reçoit un loyer de la part de l’État, qui a conclu le PPP. Ce dernier a été jugé trop coûteux par la Cour des comptes : « le fait que les loyers soient pris en charge par le service des musées de France et non par l’établissement public du Mucem est problématique à double titre : d’une part, le fonctionnement des réserves se trouve disjoint de celui du musée, l’établissement n’ayant pas à sa charge leur onéreuse maintenance-exploitation, ce qui fausse les coûts réels de gestion de l’ensemble ; d’autre part, il affaiblit le contrôle qu’exerce l’État sur le PPP, le suivi financier, réalisé par le ministère de la Culture, étant séparé du suivi des prestations, réalisé par le MuCEM[48]Cour des comptes (2015). « Le MuCEM : une gestation laborieuse, un avenir incertain » Rapport annuel février 2015. 15 p. ».
À Liévin, où le coût du projet s’élève à 62,66 millions d’euros, la différence réside dans la répartition du financement par les différentes parties prenantes publiques : 34,5 millions d’euros par le musée du Louvre, 18 millions d’euros par le Fonds européen de développement régional (FEDER), 5 millions d’euros par la région Hauts-de-France, 2,5 millions d’euros par l’État français et 2,66 millions d’euros par la communauté d’agglomération de Lens-Liévin[49]Banque des Territoires (2019). « Centre de conservation du Louvre à Liévin : 250.000 œuvres vont partir en région » [En ligne. Le Centre de conservation des ressources du Louvre bénéficie à la fois du rayonnement du musée à l’international (une grande part du budget du Louvre vient du versement au titre de l’utilisation du nom du Louvre par le Louvre Abu Dhabi) et de son large Fonds de dotation qui assure l’intégralité des coûts de fonctionnement. Par ailleurs, l’institution défend l’économie énergétique de son bâtiment en utilisant des pompes à chaleur fournissant l’énergie nécessaire, dont un tiers est issu de la géothermie. Ces efforts contribuent à réduire les coûts opérationnels et à assurer une performance énergétique moins coûteuse financièrement. Contrairement au CCR du Mucem, le CCL bénéficie d’une assise financière permettant une stabilité dans le temps.
Intégrer la temporalité longue de la conservation
dans un environnement changeant
Pour les deux centres de conservation, une intervention architecturale a été menée simultanément afin de doter les infrastructures d’une identité visuelle, tout en assurant leur plurivocation, c’est-à-dire qu’elles servent à conserver, étudier, restaurer voire à exposer les œuvres, tout en assurant leur protection légale et historique[50]Beltrame TN. (2024). « Les réserves sont un lieu d’étude ! », dans Beltrame TN, Kreplak Y (dir.), Les réserves des musées. Écologies des collections, Dijon, Presses du Réel, p. 229‑238.. Alors que les réserves muséales étaient autrefois cachées ou stockées dans des entrepôts typiques de zones industrielles sans âme, elles bénéficient désormais, depuis une vingtaine d’années, d’un traitement architectural spécifique, souvent réalisé par des architectes renommés : l’agence MVRDV fondée par Winy Maas pour le Depot (Rotterdam, Pays-Bas, terminé en 2020), l’agence d’Alexandre Chemetoff pour la restructuration de l’Union sociale, pôle d’étude et de conservation des musées (Strasbourg, terminée en 2020) ou encore le cabinet Herzog & de Meuron pour le Seoripul Open Art Storage (Séoul, Corée, en cours de réalisation).
La conception des bâtiments intègre ainsi la temporalité inhérente à la conservation des œuvres, mais elle doit également prendre en compte un ensemble de paramètres exogènes. La conservation exige des conditions strictes de température, d’hygrométrie et d’éclairage, afin de garantir la stabilité climatique de l’environnement interne. Toutefois, réunir ces exigences s’avère complexe. Par exemple, au centre de conservation des ressources du Mucem, le débit du traitement d’air est de 12 000 m3/heure, ce qui engendre des contraintes importantes en matière de réseaux et de cheminements techniques. À l’extérieur, bien que le site d’implantation des réserves ait été choisi pour sa préservation face aux risques (tels que les inondations ou les submersions marines), il demeure vulnérable aux effets des changements globaux susceptibles de fragiliser l’infrastructure sur le long terme (notamment les extrêmes de température extérieure qui occasionnent des fissures, etc.). À l’intérieur, le CCR a dédié 17 salles de réserve de son bâtiment, chacune bénéficiant d’un environnement contrôlé spécifique, adapté à la matérialité de l’objet (cuir, bois, acier, tissu, etc.). À cela s’ajoutent des salles de recherche, une bibliothèque, un appartement témoin et des salles de soclage[51]La création d’un support ou d’une structure sur mesure pour soutenir, protéger et exposer un objet.. Les architectes devaient résoudre plusieurs contraintes en soumettant leur projet : il fallait, d’une part, aménager une partie des salles en sous-sol, puisque les réserves ne doivent pas être exposées au soleil. D’autre part, il fallait rendre invisibles en façade et en toiture tous les équipements et les grilles.
L’agence Corinne Vezzoni et associés a remporté le concours d’architecture pour le CCR du Mucem en proposant un volume capable de réunir tous les usages du bâtiment. Afin d’éviter de montrer toutes les « tripes » du bâtiment – c’est-à-dire l’ensemble des dispositifs de traitement d’air –, elle a conçu une coque en béton brute coulée sommairement dans des planches de bois. Cette coque a été réalisée avec un béton saupoudré d’un pigment, une solution économique qui donne au béton un aspect moiré et marbré. Cette carapace de béton rugueux et irrégulier (béton planché coulé en place et teinté dans la masse) est entaillée, excavée, pour laisser entrevoir, dans l’épaisseur du bâtiment, la luminosité d’un béton blanc lisse et réfléchissant. Ce traitement architectural intègre le changement climatique dans la structure thermique du bâtiment. Comme l’explique l’architecte : « Un bâtiment compact, ça permet de mieux conserver la chaleur et la fraîcheur […] et de faire des économies d’énergie[52]Entretien du 19 février 2024. ». Le bâtiment a été volontairement réalisé avec simplicité, afin de résister au temps long. Cependant, comme l’architecte l’explique, elle a fait face à d’autres temporalités, plus immédiates, liées aux contingences des politiques et des événements à venir. Elle poursuit ainsi : « l’architecture s’adresse au temps long. L’architecte ne construit pas pour 5 ans. On construit pour 100 ans, 200 ans. Et un politique, lui, il construit pour le temps de son mandat. Là, en l’occurrence, il fallait construire pour 2013, [Marseille] capitale de la culture. Il fallait faire très vite, parce qu’ils s’y sont pris un peu tard, ils n’ont pas eu les moyens, ils ont attendu, etc. Donc, à la fois, nous, on raconte le temps long. En plus, les réserves, qu’est-ce que c’est ? Ça raconte l’histoire des hommes. Ça raconte le temps. [Pour] nous, par contre, il faut le construire rapidement. […] Dans mon travail, cette notion de pérennité des bâtiments est essentielle, elle est extrêmement importante. Jamais je n’utilise de préfabrication d’éléments, de décors qui sont collés au bâtiment. Parce que je sais que dans le temps, ça vieillit très mal, ça peut se décoller, ça peut se détacher, etc. Je sais que les gens n’ont pas toujours les moyens d’entretenir un bâtiment, d’où l’idée de [laisser le] béton brut […]. Si on ne l’entretient pas, c’est comme la pierre, ce n’est pas grave, ça restera[53]Ibid. ».
Pour le Centre de Liévin, le lieu n’est pas dédié à l’accueil du public mais uniquement à la conservation du patrimoine, au travail des équipes scientifiques et au développement de la formation des professionnels du patrimoine. L’agence d’architecture Rogers Stirk Harbour + partners a remporté le concours d’architecture sur la base d’un projet à demi enfoui, proposant une intégration très poussée à l’environnement, avec une toiture végétalisée. L’agence a mis en place une enveloppe en béton pour le bâtiment semi-enterré et une toiture-jardin pour assurer des conditions d’hygrométrie et de température extrêmement stables pour le stockage optimal des œuvres d’art, tout en limitant l’impact environnemental du bâtiment. La gestion des eaux a été intégrée à la conception paysagère, afin d’optimiser sa réutilisation. La réduction des dépenses énergétiques est intégrée au projet, en s’appuyant sur la norme européenne NF EN 16141[54]Ministère de la Culture ; AFNOR (2024) « Conservation des biens culturels. Normes publiées et en projet (juillet 2024). Cartographies des structures françaises et européennes de normalisation », 7 p. sur les pôles de conservation de 2012. Le bâtiment, peu coûteux en énergie (83 kWhep/m²/an), bénéficie d’une inertie thermique grâce à sa conception, majoritairement en béton. Pour Marie-Lys Marguerite (directrice déléguée du CCL) et Hélène Vassal (directrice du soutien des collections au musée du Louvre), la mesure de l’impact environnemental (coût thermique, bilan carbone lié aux matériaux de construction) témoigne de la capacité d’innovation du bâtiment à long terme[55]Marguerite ML, Vassal H. (2024). « Externalised storage: An opportunity for sustainable development? A case study of the Louvre conservation centre in Liévin, France », Museum International, n° 75, p. 124-135..
Des temporalités en friction
Le redéploiement des réserves, incluant leur conception et leur aménagement, est étroitement lié à la dynamique territoriale. Si nous avons pu identifier plusieurs temporalités avec lesquelles l’urbanisme compose pour intégrer une infrastructure en constante reconfiguration, ces temporalités entrent parfois en concurrence. Ces dynamiques temporelles semblent s’expliquer, d’une part, par un besoin constant d’espace du côté des réserves muséales et, d’autre part, du côté urbanistique, par des défis juridiques et fonciers.
Des besoins d’extension
qui se frottent aux limites de l’espace disponible
Les réserves ont constamment besoin de davantage de place, enjeu lié à l’accroissement continu des collections. Si le centre de conservation du Louvre à Liévin a anticipé cette croissance et bénéficie d’espaces de stockage encore libres, de nombreuses réserves font face à une rapide saturation. Comme l’explique la responsable du département des collections et des ressources documentaires du Mucem, l’optimisation du stockage est une tactique temporaire avant un besoin d’extension des capacités physiques de stockage pour assurer la conservation longue durée. Si la saturation entraîne des stratégies de réorganisation des réserves en interne, elle se heurte à des contraintes d’espace à l’extérieur, limitant ainsi les possibilités d’extension. Au CCR du Mucem, ces limites sont à la fois spatiales et budgétaires. Celles-ci freinent ainsi tout projet de construction sur la parcelle acquise, située sur le site de l’ancienne caserne du Muy. Ailleurs, les projets d’extensions sont souvent compromis par des projets urbains concurrents. C’est le cas des réserves des musées de la ville de Strasbourg hébergées dans l’ancien entrepôt logistique de la Coop, une ancienne coopérative de consommateurs fondée en 1902, située dans le quartier éponyme. À la fermeture du site, en 2015, la société publique locale (SPL) Deux-Rives engage un vaste projet de réhabilitation, visant à transformer le quartier en un espace de mixité urbaine combinant logements, bureaux, commerces et lieux culturels. Le bâtiment principal de la Coop est alors rénové et transformé pour accueillir de manière centralisée les collections des musées de la ville. Le bâtiment est livré en octobre 2020, mais le transfert progressif des collections ne débute qu’en 2022 après l’installation des services et l’implantation des mobiliers de stockage. Conçues pourtant pour répondre à des besoins croissants de stockage, ces réserves sont déjà saturées à l’issue du transfert complet. De surcroît, la construction de bâtiments attenants, dont le parking Indigo Strasbourg Silo Coop, rend toute future extension impossible.
In fine, la question de l’extension des réserves incite à interroger le processus continu d’accumulation. Comme l’indique la responsable du département des collections et des ressources documentaires du Mucem, ces réflexions impliquent des enjeux de transmission : « En 10 ans, on a acquis à peu près 4 000 œuvres. Ce n’est pas énorme, mais à chaque fois qu’il y a un projet d’acquisition, disons qu’il y a un certain nombre de critères qui s’ouvrent. [Ces œuvres] sont des témoins de la société dans laquelle on vit [et] qu’il sera nécessaire de conserver pour les générations à venir. Il y a toujours ce rapport au temps qui impose un travail sur les collections héritées historiques. Comment [les] enrichir aujourd’hui et comment s’assurer peut-être que demain, [il y aura] les éléments [pour avoir] connaissance [sur ces œuvres][56]Entretien du 22 février 2024. ». Ce propos fait écho aux efforts quotidiens mis en œuvre par les conservateurs de nombreux autres musées comme le MoMa (New York) pour faire face à l’accumulation d’œuvres[57]Rubio FD. (2020). Still life : Ecologies of the modern imagination at the art museum, Chicago, University of Chicago Press, 424 p.. L’accumulation apparaît être ainsi une problématique récurrente qui concerne nombre de réserves muséales.
Quel avenir pour les réserves ?
Des contraintes juridiques compliquent la gestion des infrastructures de stockage de long terme, notamment lorsque celle-ci est encadrée par un contrat à durée déterminée. C’est le cas du CCR du Mucem, dont la gestion s’inscrit dans le cadre d’un PPP, prenant fin en 2035. À l’issue de ce bail, des incertitudes demeurent quant aux modalités de maintenance et de fonctionnement du bâtiment, puisque l’entreprise chargée de l’entretien est directement liée à ce contrat. Or la durabilité de l’infrastructure dépend précisément de la longévité de ses composantes matérielles et de leur maintenance régulière, elles-mêmes conditionnées par la durée de ce partenariat. Comme le précise le responsable de maintenance du CCR du Mucem : « [Dans le PPP,] ils ont établi une prévision de renouvellement [des éléments du bâtiment] en fonction de leur durée de vie. Et comme on a un contrat sur 25 ans, on estime qu’à la fin de ce contrat, on doit remplacer la totalité des équipements. […] On doit restituer le bâtiment à l’état neuf, pratiquement, comme on l’a eu, nous, au départ[58]Entretien du 22 février 2024. ».
Cette situation a des implications financières importantes pour le Mucem puisqu’il devra trouver un autre moyen de financer la maintenance de ses équipements au terme des 25 années de bail, mais aussi sa surveillance (le bâtiment bénéficie en effet d’une surveillance 24h/24 opérée par l’entreprise privée). Pour la directrice du CCR, les temporalités du cadre juridique sur lesquelles repose le centre de conservation entraînent des incertitudes concernant le futur de l’infrastructure : « la question se pose [sur une] une gestion déléguée [car] ce n’est pas la même chose que [d’]en être responsable directement. Une gestion déléguée, c’est une gestion qui passe par des comités de pilotage, un contrat qui est parfois limité[59]Entretien du 22 février 2024. ». La possibilité d’une extension du CCR du Mucem soulève également des doutes sur la viabilité économique du projet. En 2015, la Cour des comptes critique le PPP conclu avec la société Icade responsable de la construction et de l’exploitation-maintenance du centre de conservation et de ressources du musée : « au total, l’État acquitte [un] loyer annuel (3,18 millions d’euros en 2013) pour un bâtiment dont la gestion s’avère beaucoup moins complexe que ce qui avait été initialement présenté afin de justifier le recours à un PPP ». Un autre point de tension réside dans le fait que les loyers ne sont pas réglés directement par le Mucem mais par le Service des musées de France. Cette dissociation entre usage et financement renforce les critiques formulées : « Au regard de ce bilan coûts-avantages, le recours à un PPP pour la simple maintenance d’un bâtiment de réserves serait sans doute écarté aujourd’hui[60]Cour des comptes, 2015. Op. cit. ».
À ces critiques sur le coût économique de l’installation s’ajoutent désormais des obligations de type environnementales que les maîtres d’ouvrage n’avaient pas anticipées. Les nouvelles régulations imposées par le décret tertiaire sur l’énergie (2023) s’appliquent à tous les bâtiments du secteur, y compris les réserves muséales. Elles imposent une réduction sur la consommation énergétique de 40 % d’ici 2030, puis de 50 % d’ici 2040, sous peine de sanctions. Or ces objectifs entrent en tension avec les besoins énergétiques croissants liés au maintien d’une atmosphère interne stable du stockage d’un nombre toujours plus important d’objets. Ces nouvelles normes énergétiques rendent nécessaire une réflexion sur la pérennité et l’extension des capacités de stockage.
Conclusion
La concentration des œuvres sur un même espace, plutôt que leur répartition dans des réserves, peut les exposer davantage à des risques (incendies, dégradations, moisissures, etc.). Cette stratégie répond néanmoins aux contraintes budgétaires des musées et à la limitation des effectifs chargés de la conservation et de la maintenance. Cette vulnérabilité s’aggrave avec l’accroissement des collections, alors que les espaces de conservation, difficilement extensibles pour des raisons économiques et dans un contexte urbain parfois déjà saturé, peinent à s’adapter aux défis de la longue durée. Pour assurer une préservation à long terme, les acteurs des musées cherchent à rationaliser l’espace des réserves et réduire les risques tant intrinsèques (infestations, moisissures) qu’exogènes (inondations, séismes). La démarche observée entre les deux cas d’étude est similaire. Elle se traduit par la mise en place de réserves plus grandes et éloignées des dangers, dissociées des espaces d’exposition. Le redéploiement des réserves, comme le CCR et le CCL, implique des ajustements territoriaux et une intégration dans des projets urbains, voire métropolitains. Cette dynamique met en lumière des temporalités concurrentes, liées aux besoins immédiats en espace pour les collections et les contraintes juridiques et foncières propres à l’urbanisme.
Notre étude a souligné l’importance de l’aménagement pour la transmission du patrimoine sur le long terme. Penser à court terme et en termes d’adaptabilité est nécessaire face à des environnements changeants, mais notre analyse a montré qu’il est aussi crucial de considérer le long terme, souvent négligé en urbanisme. La longue durée dépasse la simple conservation matérielle, intégrant les modalités de transmission, de manipulation, de déplacement (notamment dans le cadre des prêts) et d’exposition. Les tactiques mises en œuvre pour assurer la conservation influencent directement l’ancrage territorial des réserves. Ces stratégies, élaborées par les équipes en charge des collections, conduisent à une redéfinition spatiale des réserves et mobilisent un éventail d’acteurs extérieurs au champ muséal : urbanistes, architectes, ingénieurs, etc. Cette redéfinition spatiale interroge les limites des capacités de ces infrastructures de stockage, un aspect moins développé dans le présent article. Elle appellerait une étude approfondie des critères et des comités qui régissent l’admission des œuvres dans les réserves, leur conférant un statut inaliénable, et soulève, en miroir, des questions sur le rôle central des musées dans la préservation et la transmission du patrimoine.
En définitive, l’aménagement des réserves muséales s’inscrit dans des flux de transformations, retrouvant le constat de Latour et Yaneva concevant l’architecture comme « une accumulation contestée de demandes contradictoires[61]Latour B, Yaneva A. (2017). « “Give me a gun and I will make all buildings move”: An ant’s view of architecture », dans Harrison AL (dir.), Architectural theories of the environment, Londres, Routledge, 8 p. ». Les dynamiques spatiotemporelles que nous avons observées entrent en tension avec les cadres urbanistiques et juridiques dans lesquels s’inscrivent les réserves muséales. Les réserves sont soumises à des contraintes urbaines, liées à la gouvernance des territoires qui les accueillent, ainsi qu’à des temporalités juridiques conditionnant leurs modalités de fonctionnement (par exemple, la durée d’un PPP). Le cas des réserves invite ainsi l’urbanisme à considérer ensemble l’infrastructure de stockage, le territoire qui l’accueille et leurs temporalités respectives.
[1] Ce programme a été développé à la suite d’un sondage mené par l’ICCROM et l’UNESCO, entre 2010 et 2011, révélant que 60 % des collections dans le monde étaient menacées en raison de conditions de stockage inadéquates [Source en ligne].
[2] Kreplak Y. (2025). « Dépoussiérer les réserves de nos musées », AOC, le 23 avril 2025. [En ligne].
[3] Beltrame TN, Kreplak Y (dir.). (2024). Les réserves des musées : écologies des collections, Dijon, Presses du réel, 376 p.
[4] Op. cit.
[5] Chalas Y. (2009). Incertitude, environnement et aménagement, dans Chalas Y, Gilbert C, Vinck D (dir.), Comment les acteurs s’arrangent avec l’incertitude ? Paris, Archives contemporaines, 182p.
[6] Mallet S. (2024). Politiques urbaines de l’accélération, Avignon, L’Aube, 306 p.
[7] Scherrer F. (2013). I. De Prométhée à Janus : l’acte aménagiste est-il réversible ?, dans Scherrer F, Vanier M (dir.), Villes, Territoires, Réversibilités, Paris, Hermann, p. 27-48.
[8] Mallet S. (2013). Aménager les rythmes : politiques temporelles et urbanisme, EspacesTemps.net [En ligne].
[9] Arab N. (2013). I. Réversibilité et durabilité dans l’élaboration des choix d’aménagement, dans Scherrer F, Vanier M (dir.), Villes, Territoires, Réversibilités, Paris, Hermann, p. 125-137.
[10] Pradel B. (2018). L’aménagement de l’espace dans l’ère du temps : vers un urbanisme polyrythmique ?, dans Bertoni A, Picchioni L (dir.), Raccontare, Leggere e Immaginare La Città Contemporanea = Raconter, lire et imaginer la ville contemporaine, Florence, Olshki, p. 195‑206.
[11] Pinard J, Morteau H. (2019). « Professionnels de l’occupation temporaire, nouveaux acteurs de la fabrique de la ville ? Du renouvellement des méthodes en urbanisme à l’émergence de nouveaux métiers », Riurba, n° 8.
[12] Pinard J. (2023). « L’urbanisme transitoire, outil de patrimonialisation et de mise en scène en amont du projet urbain ? L’exemple de SNCF Immobilier et de ses emprises ferroviaires à Paris », Territoire en mouvement, n° 56.
[13] Carriou C, Ratouis O. (2014). « Quels modèles pour l’urbanisme durable ? », Métropolitiques [En ligne].
[14] Andersson J, Prat P. (2015). « Gouverner le “long terme” : la prospective et la production bureaucratique des futurs en France », Gouvernement et action publique, n° 4(3), p. 9‑29.
[15] Landström C, Bergmans A. (2015). « Long-term repository governance: A socio-technical challenge », Journal of Risk Research, n° 18(3), p. 378‑391.
[16] November V, Landström C. (2025). « Studying long-term storage as material visions of the future », Futures, n° 166.
[17] Rey-Thibault C, Gourain Y, November V. (2023). « Une approche multirisque aide-t-elle à comprendre les réseaux urbains ? Réflexions sur des dynamiques enchevêtrées à partir de deux agglomérations françaises et une métropole turque », Flux, n° 132(2), p. 6‑21.
[18] Denis J, Florentin D. (2022). « Éditorial – “Faire tenir” et entretenir les infrastructures », Flux, n° 129‑130, p. 1‑9.
[19] Chevallier D, Chiva I. (1996). « L’introuvable objet de la transmission », dans Savoir-faire et pouvoir transmettre : transmission et apprentissage des savoir-faire et des techniques, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, p. 1‑11
[20] Op. cit.
[21] Rubio FD. (2020). Still life: Ecologies of the modern imagination at the Art Museum, Chicago, University of Chicago Press.
[22] Simmonot N et Lheureux R (dir.). (2019). Architectures et espaces de la conservation (1959-2015) : archives, bibliothèques, musées, Lille, Presses universitaires du Septentrion, p. 57-66.
[23] Cet article s’inscrit dans un projet de recherche exploratoire intitulé « Infrastructures de stockage à très long terme : projections dans un futur pluriséculaire instable », financé par l’association GAPAVE.
[24] Les auteurs remercient les organisateurs de la conférence internationale ICOM qui s’est tenue du 29 au 31 octobre 2024 et qui ont rendu possibles ces visites.
[25] Entretien du 21 février 2024.
[26] En 1999, les acquisitions se concentrent sur des œuvres provenant d’Afrique du Nord et du Proche-Orient méditerranéen. C’est en 2005 que le domaine géographique s’est étendu à l’Europe de l’Ouest, l’Europe centrale et l’Europe de l’Est, augmentant les collections de plus de 30 000 pièces (voir Calafat MC. (2021). Donner un avenir aux collections du Mucem dans une approche historique, Culture & Musées. Muséologie et recherches sur la culture, n° 37, p. 53-81).
[27] Rolland-Villemot B. (2018). Du musée national des arts et traditions populaires au Centre de conservation et de ressources à Marseille : vers une conservation intégrée ?, dans Simmonot N, Lheureux R (dir.), Architectures et espaces de la conservation (1959-2015) : archives, bibliothèques, musées, Lille, Presses universitaires du Septentrion, p. 57-66.
[28] Archives du Mucem [source en ligne].
[29] De Wallens A. (2020). « Dix ans de chantiers des collections au Louvre. Un outil à plusieurs fins », Conservation Restauration des Biens Culturels, n° 36.
[30] Keck F, November V. (2024). « Préparer les réserves aux risques d’inondation », dans Beltrame T, Kreplak Y (dir.), Les réserves des musées – Écologies des collections, Dijon, Presses du Réel, p. 273-286.
[31] Entretien avec la conservatrice en chef responsable du pôle de collection Vie publique au Mucem, le 20 février 2024.
[32] Op. cit.
[33] Op. cit.
[34] Entretien du 22 février 2024.
[35] Beltrame TN. (2017). « L’insecte à l’œuvre », Techniques & Culture, n° 68, p. 162-177.
[36] Entretien du 21 février 2024.
[37] La conception des bâtiments pour le J4 et le fort Saint-Jean a dû prendre en compte une potentielle vague d’un mètre de haut (le port reste protégé par l’archipel du Frioul).
[38] Op. cit.
[39] Keck et November rappellent que ce centre de réserves mutualisées à Cergy devait regrouper plusieurs institutions dont le Louvre, Orsay, le Centre de recherche et de conservation des musées de France (C2RMF), l’Institut national du patrimoine (INP) ou encore le Musée national d’art moderne (MNAM). (op. cit.).
[40] Voir le communiqué de presse du musée du Louvre [En ligne].
[41] À ce titre, les réserves des Arts et Métiers ont été pionnières en intégrant plusieurs fonctions (inventaire, étude, recherche, restauration) dans un vaste bâtiment construit entre 1993 et 1994 par l’architecte François Deslaugiers, à Saint-Denis. À ce sujet, voir la thèse de Yaël Kreplak (2014) : « L’œuvre en pratiques. Une approche interactionnelle des activités artistiques et esthétiques », École normale supérieure de Lyon.
[42] Crivello M. (2014). « L’invention d’un musée d’un nouveau genre ? Le MuCEM-Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée », Sociétés & Représentations, n° 37, p. 195‑201.
[43] Bertoncello B, Dubois J. (2010). Marseille, Euroméditerranée : accélérateur de métropole, Marseille, Parenthèses, 270 p.
[44] Op. cit.
[45] Décret n° 2013-157 du 21 février 2013 portant création de l’Établissement public du musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM) [En ligne].
[46] Mortelette C. (2013). « Reconversion d’anciens sites miniers en lieux culturels : enjeux territoriaux et appropriation dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais », thèse de géographie, université de l’Artois.
[47] Kiraly B. (2015) « Mucem : des coûts de construction trop élevés et un mauvais PPP », Le Moniteur [En ligne].
[48] Cour des comptes (2015). « Le MuCEM : une gestation laborieuse, un avenir incertain » Rapport annuel février 2015. 15 p.
[49] Banque des Territoires (2019). « Centre de conservation du Louvre à Liévin : 250.000 œuvres vont partir en région » [En ligne].
[50] Beltrame TN. (2024). « Les réserves sont un lieu d’étude ! », dans Beltrame TN, Kreplak Y (dir.), Les réserves des musées. Écologies des collections, Dijon, Presses du Réel, p. 229‑238.
[51] La création d’un support ou d’une structure sur mesure pour soutenir, protéger et exposer un objet.
[52] Entretien du 19 février 2024.
[53] Ibid.
[54] Ministère de la Culture ; AFNOR (2024) « Conservation des biens culturels. Normes publiées et en projet (juillet 2024). Cartographies des structures françaises et européennes de normalisation », 7 p.
[55] Marguerite ML, Vassal H. (2024). « Externalised storage: An opportunity for sustainable development? A case study of the Louvre conservation centre in Liévin, France », Museum International, n° 75, p. 124-135.
[56] Entretien du 22 février 2024.
[57] Rubio FD. (2020). Still life : Ecologies of the modern imagination at the art museum, Chicago, University of Chicago Press, 424 p.
[58] Entretien du 22 février 2024.
[59] Entretien du 22 février 2024.
[60] Cour des comptes, 2015. Op. cit.
[61] Latour B, Yaneva A. (2017). « “Give me a gun and I will make all buildings move”: An ant’s view of architecture », dans Harrison AL (dir.), Architectural theories of the environment, Londres, Routledge, 8 p.